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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 08:41

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Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé.

 

L’amour du passé n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire. Comme toutes les activités humaines, la révolution puise toute sa sève dans une tradition. Marx l’a si bien senti qu’il a tenu à faire remonter cette tradition aux âges les plus lointains en faisant de la lutte des classes l’unique principe d’explication historique. Au début de ce siècle encore, peu de choses en Europe étaient plus près du Moyen Âge que le syndicalisme français, unique reflet chez nous de l’esprit des corporations. Les faibles restes de ce syndicalisme sont au nombre des étincelles sur lesquelles il est le plus urgent de souffler.

 

Depuis plusieurs siècles, les hommes de race blanche ont détruit du passé partout, stupidement, aveuglément, chez eux et hors de chez eux. Si à certains égards il y a eu néanmoins progrès véritable au cours de cette période, ce n’est pas à cause de cette rage, mais malgré elle, sous l’impulsion du peu de passé demeuré vivant.

Le passé détruit ne revient jamais plus. La destruction du passé est peut-être le plus grand crime. Aujourd’hui, la conservation du peu qui reste devrait devenir presque une idée fixe. Il faut arrêter le déracinement terrible que produisent toujours les méthodes coloniales des Européens, même sous leurs formes les moins cruelles. 


 

Simone Weil, L’Enracinent (1943)

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« J’ai essayé de passer ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie, pourquoi elle en a été souvent l’alliée, le décor, le choeur au sens du choeur d’une tragédie grecque. »

George Steiner
Ce qui me hante, entretien avec G. Steiner,

Antoine Spire, Editions Bord de l’eau, 1999.

Façonner la sensibilité et l’intellect entraîne naturellement l’individu et, par conséquent, la société dans laquelle il s’insère, à adopter une conduite rationnelle et bénéfique. Qu’il revienne à l’éducation d’assurer le progrès moral et politique, tel était bien le dogme laïc : l’instruction publique par l’entremise des lycées, bibliothèques municipales et cours du soir se substituait aux illuminations intérieures, aux élans vers la perfection morale, jusque là sanctionnés, pour une poignée d’élus, par la religion. .... Là ou florissait la culture, la barbarie était par définition un cauchemar du passé.

(…)

Nous savons maintenant qu’il n’en était pas ainsi… Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien et même le renforcement des institutions, de l’appareil et de l’éthique de la haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration …. Nous savons aussi – et cette fois-ci les preuves sont solides, bien que la raison s’obstine à les ignorer - que des qualités évidentes de finesse littéraire et de sens esthétique peuvent voisiner chez le même individu, avec des attitudes barbares, délibérément sadiques. Des hommes comme Hans Franck, qui avait la haute main sur la « solution finale » en Europe de l’Est, étaient des connaisseurs exigeants, et parfois même de bons interprètes, de Bach et Mozart. On compte parmi les ronds de cuir de la torture ou de la chambre à gaz des admirateurs de Goethe ou des amoureux de Rilke.

Georges Steiner Le Chateau de Barbe bleue

Cité par Jean-Michel Lucas dans Réponse à l’article de Michel Guérin On ne cultive que les riches

 

 

 

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Deux types de barbarie coexistent et parfois se combattent. Le premier est cette barbarie de masse aujourd’hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l’histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître. On s’en offusque en 2016 en découvrant les images ou les témoignages dans l’État islamique, mais les millions de morts des camps nazis, des goulags soviétiques, de la révolution culturelle chinoise comme du génocide perpétré par les Khmers rouges rappellent, s’il en était besoin, que l’abomination barbare n’est pas propre au XXIe siècle ni à l’Islam ! Ce qui distingue la première des quatre autres qui l’ont précédée dans l’histoire, c’est simplement la racine du fanatisme religieux.

Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages…), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre. Au point que tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique, comme c’est la conviction du ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. Au nom de la compétitivité, tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu’à instaurer des organisations du travail déshumanisantes comme en atteste le phénomène exponentiel de burn-out. Déshumanisantes, mais aussi contre efficientes à l’heure où la rentabilité des entreprises est davantage conditionnée à la qualité de l’immatériel (coopération, prise d’initiatives, sens de la responsabilité, créativité, hybridation des services et des métiers, intégration, management, etc.) qu’à la quantité du matériel (ratios financiers, fonds propres, cours de bourse, etc.). Ainsi la compétitivité est sa propre ennemie. Cette situation est liée au refus d’aborder les réalités du monde, de la société, et de l’individu dans leur complexité.

Edgar Morin : « Le temps est venu de changer de civilisation »

© : Denis Lafay | La Tribune


 

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13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 08:17

RETOUR SUR AVIGNON 2016

 

En juin dernier [juin 2016], j'avais signalé ici-même que le Festival d’Avignon, le Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication, la FNCC et l’Observatoire des politiques culturelles avaient décidé de se saisir de son 70ème anniversaire pour revisiter l’histoire du festival et son influence sur la construction des politiques publiques afin de proposer une réflexion partagée sur conditions d’une nouvelle ambition pour la culture. Entre rétrospectives et prospectives, la journée devait s’articuler autour de dialogues croisant les regards de chercheurs, d’acteurs culturels, d’élus et d’artistes.

Dans une note du 12 septembre dernier, sur son Carnet de recherches, le Comité d'histoire met à disposition la transcription de ces échanges :

Le 15 juillet dernier, à l’initiative de l’Observatoire des politiques culturelles, le Festival d’Avignon, la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC) et le Comité d’histoire devaient se retrouver au cœur de la Cité des Papes pour débattre de l’influence du Festival sur la construction des politiques culturelles et leurs perspectives actuelles.

Cependant, au lendemain de l’attentat de Nice, l’histoire a montré une nouvelle fois que l’actualité politique et internationale s’imposait au Festival d'Avignon.

Nous publions aujourd’hui les propos des intervenants qui ont interrogé le rapport entre l’art et le politique, ainsi que le rôle des artistes, et plus globalement celui de la culture, face à la barbarie.

Intervenants :
– Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon
– Florian Salazar-Martin, président de la Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture
– Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles
– Bernard Faivre d’Arcier, ancien directeur du théâtre et des spectacles, ancien directeur du Festival d’Avignon
– Maryvonne de Saint Pulgent, présidente du Comité d’histoire
– Pascal Ory, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris I
– Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université de Nanterre.


Accéder au carnet de recherches du CHMCC Politiques de la culture

 

La Cité des sens propose donc une première série d'extraits pour donner envie de lire la longue mais très précieuse transcription de ces échanges portant sur

Les Rencontres d’Avignon, les politiques culturelles et le tragique dans le spectacle et dans l'Histoire.

 

Olivier Py

(…) Vilar disait : « Donnez-moi une autre société, je vous donnerai un autre théâtre. » La société dans laquelle nous vivons aujourd’hui est une société malade, souffrante, angoissée et violente. Quel théâtre répond à cela ? Nous avons essayé, pendant ce festival, avec les artistes, de trouver des moyens de réponse ou, tout au moins, des manières de formuler notre inquiétude ou notre angoisse. Que ce soit Les Damnés, un spectacle assez noir, voire très pessimiste, ou la même histoire racontée par Anne-Cécile Vandalem dans Tristesses sous la forme d’une farce ou par Maëlle Poésy sous la forme d’une parabole, nous n’étions pas loin du sujet. Horatio dit à Hamlet : « Suspends ta douleur un instant pour raconter mon histoire. ». Si vous le voulez bien, aujourd’hui, nous allons suspendre notre douleur pour parler ensemble et raconter notre histoire.

 

 

Bernard Faivre d’Arcier

 

L’exercice n’est pas facile, mais il ne faut pas être surpris. Dans l’histoire du Festival – nous avons regardé les colloques et débats depuis l’époque de Jean Vilar pour préparer ce colloque –, l’actualité politique s’est imposée au Festival lui-même. Il a toujours été une caisse de résonance de l’actualité politique internationale, avec plus ou moins d’effets immédiats. 
Je me souviens très bien de grands débats à propos des artistes algériens qui avaient été systématiquement assassinés durant les années 1990. Nous avions d’ailleurs présenté les textes et parfois les pièces de théâtre de ces auteurs. Cette forme de terrorisme qui avait cours en Algérie était déjà, à cette époque, une grande inquiétude. Il faut s’en souvenir. Srebrenica fut un autre grand moment, qu’Olivier Py a bien connu. Au moment du massacre de Srebrenica, qui a eu lieu au mois de juillet, tous les artistes s’étaient tout de suite mobilisés, en plein Festival, alors qu’ils étaient débordés par la préparation de leurs spectacles. Ariane Mnouchkine, François Verret, Olivier Py et bien d’autres, s’étaient constitués pour rédiger une « déclaration d’Avignon » à propos de cette actualité et de la défense de Sarajevo. J’avais d’ailleurs moi-même été missionné pour négocier la capacité de déclarer Sarajevo Capitale européenne de la culture, entre Anvers et Lisbonne. Nous essayions, les uns et les autres, plus ou moins adroitement, de mobiliser les esprits. Je crois d’ailleurs que les milieux du théâtre ont été les premiers en France à s’être aussi bien mobilisés sur l’explosion de l’ex-Yougoslavie. Après cela, nous avons fait des sit-in, nous avons même engagé une grève de la faim qui s’est prolongée à la Cartoucherie de Vincennes. Cela veut dire qu’une fois le Festival terminé, ce groupe d’artistes et de professionnels de la culture s’est installé à la Cartoucherie de Vincennes, au mois d’août, c’est-à-dire dans un certain désert médiatique, pour mener cette grève de la faim, pour continuer notre action. Cela m’a d’ailleurs valu, à la mi-août, de recevoir de Jacques Chirac, à l’époque président de la République, et de Jean-David Levitte, son conseiller diplomatique, des messages à propos de l’intervention anglo-française en Serbie qui se préparait dans le cadre de l’OTAN et qui a mis fin à cette période. 

Nous avons toujours été très engagés dans l’actualité politique internationale. C’est tant mieux et c’est normal puisque coller aux questions sociales est le mouvement quasi naturel des artistes. Vous aurez évidemment noté mille correspondances entre la programmation de cette année, préparée par Olivier Py, et cette actualité internationale qui s’impose à nous.
Enterrer les morts et réparer les vivants est ce à quoi nous allons tous être confrontés. (…)


Pascal Ory

Étant historien, je vais me permettre de compliquer les choses. Le théâtre peut tout, l’art peut tout, la culture peut tout, mais cela veut dire que, face à ce qui peut être interprété comme haine, comme violence – ce mot paraît presque faible par rapport à ce qu’on vit aujourd’hui, et en même temps il faut le prendre très au sérieux, notre société démocratique libérale est très sensible à la violence, par exemple au viol, à la pédophilie, etc. –, il faut se poser la question de la foi qui fait tuer. C’est une vieille tradition de la foi. Pas que la foi religieuse, toutes les fois. C’est une première pierre dans le verger d’Urbain V. 


Et puisque que le théâtre, l’art et la culture peuvent tout, ils peuvent aussi entretenir la haine. Je suis peut-être le seul dans cette enceinte à le penser profondément et c’est peut-être ma déformation tragique d’historien – je pense que si un historien n’est pas tragique, il fait mal son métier.

Je vois sans arrêt des exemples où l’art et la culture poussent à la haine, à la violence. La scène des autodafés nazis nous rassemble facilement : tout le monde est d’accord pour dire que c’est une horreur. Goebbels, qui avait mis en scène, mis en scène, les autodafés, s’est rendu compte qu’il avait fait fausse route, que c’était contre-productif, dirait-on aujourd’hui. Mais la mise en scène a été faite, elle est passée dans toutes les salles d’actualité en 1933, salles françaises, surtout anglaises, américaines, etc. Nous sommes tous d’accord pour dire « quelle horreur, quelle barbarie ». Or je me suis rendu compte assez récemment que dans la mise en scène, c’était le savoir qui organisait officiellement l’autodafé : les unions d’étudiants, les universitaires présidaient l’autodafé. C’est un premier point. Je suis universitaire et balaye donc devant ma porte. Il y a eu des milliers d’universitaires, d’intellectuels, d’artistes nazis. À mon avis, les artistes nazis étaient plus nombreux que les non-nazis, mais c’est une autre affaire. Deuxièmement, j’ai appris cela il y a deux-trois ans, une prise de parole par un poète nazi justifiait l’autodafé au début de la cérémonie. C’est une autre petite pierre dans le jardin d’Urbain V : l’art et la culture, c’est aussi cela. Cela m’agace un peu d’entendre toujours dire que l’art, la culture luttent, que nous luttons contre la barbarie. Non, ou alors il faut définir barbarie. Depuis la nuit des temps, l’art et la culture contribuent à la barbarie. Je suis peut-être le seul à le penser et vais peut-être me faire lyncher… De toute façon, le théâtre a inventé la tragédie pour parler de cela. 
À la lumière noire de cette nuit, trois éléments qui rejoignent peu à peu la problématique prévue ce matin me reviennent en esprit.
Premièrement, il y a un rapport complexe de l’art à la jouissance. Il y a une guerre contre certaines formes de jouissance. Je n’invente rien, ce n’est pas de la sur-interprétation lacanienne ou je ne sais quoi, c’est dans le communiqué de Daech du 13 novembre. Je l’ai fait travailler à mes étudiants. Clairement, on attaque Babylone, et les terrasses de café sont justifiées comme cibles. Ce rapport d’hostilité à des formes de jouissance interroge. Évidemment, pour le théâtre, l’art, on pourrait utiliser d’autres termes que jouissance, mais c’est celui qui me vient dans la précipitation de ce matin.
Deuxièmement, le rapport que l’art, et particulièrement le théâtre, entretient avec le religieux. Que je sache, on tue des gens à Nice ou ailleurs au nom de la religion – on pourra discuter de ce qu’on met dans le terme « religion ». Le théâtre a depuis toujours un rapport très étroit avec le religieux, y compris dans des métaphores parfois un peu douteuses comme « communion »… Il faudrait interroger cela. Je rappelle – petite pierre dans le jardin – une discussion entre linguistes, semble-t-il réglée, sur l’étymologie de religio : malheureusement, il semble que ce ne soit pas le fait de « relier » qui prédominerait, mais le fait de « relire », c’est-à-dire « le rituel ». La religion, c’est le rituel. On répète des gestes. C’est très étroitement lié à des performances. J’ai été extrêmement impressionné par les vidéos de Daech, que nous ne voyons généralement pas in extenso. L’année dernière, il a été possible d’en voir dans leur intégralité au Banquet du livre de Lagrasse, dans les Corbières : les gens sortaient pratiquement pour vomir. Des caméras montrent comment les victimes meurent, y compris sous l’eau quand elles se noient. Il y a donc une mise en scène. Ce qui s’est passé sur le théâtre antique de Palmyre est aussi extraordinaire. Vous avez sans doute tous vu cet extrait. Sur les gradins, des gens qui avaient lu Aristote et la catharsis étaient là, convoqués par Daech pour assister à l’exécution de soldats de Damas. Était-ce un faux-semblant ? Les a-t-on vraiment tués ? Il y a un montage. Mais ils assistaient à cette exécution, sur la scène du théâtre de Palmyre. Très impressionnant. Un romancier qui aurait inventé cela se serait vu reprocher d’aller trop loin.
Ma troisième et dernière remarque porte sur la question de l’individu face au collectif. La rencontre, le débat ont explosé au Festival d’Avignon… Au début du Festival, il y a avait une unité : Vilar : on était sérieux, il y avait la FNCC : on prenait des notes… Maintenant, c’est l’éclatement complet, qui va de pair avec l’éclatement individualiste. Aujourd’hui, nous faisons du collectif avec de l’individu. Le chauffeur du camion blanc – c’est très théâtral, très impressionnant, c’est une extraordinaire mise en scène cet énorme camion blanc qui écrase 100 personnes ou plus sur la promenade des Anglais, on est dans la tradition du film du « camion méchant » du cinéma américain – est un individu. On sait bien maintenant que la force de Daech est de ne pas être centralisé, de susciter des vocations, et chacun va mettre en scène son assassinat. On est trader individualiste ou on est djihadiste individualiste. En même temps, les individus peuvent faire du collectif. Par exemple, 4 millions de personnes descendent dans la rue en janvier et font des manifestations de masse d’individualistes. Beaucoup d’entre vous devaient y être. Ce sont des individus qui se retrouvaient ensemble. On peut donc faire du collectif avec des individus. Je trouve que pour les gens de théâtre, pour les artistes, cela interpelle.

Emmanuel Wallon

Il y a des professeurs à la tribune et dans la salle. Les études de fréquentation du Festival d’Avignon conduites par notre collègue Emmanuel Ethis ou Jean-Louis Fabiani montrent qu’ils représentent une très forte proportion non seulement de ceux qui vont aux spectacles, IN et OFF confondus, mais aussi de ceux, et celles, encore plus nombreuses, qui fréquentent les colloques. C’est un gage de succès pour un orateur de souligner les mérites et les bienfaits de l’éducation. Au-delà de la boutade, celle-ci est-elle un éternel recommencement ? Je me permets de m’inscrire un peu en faux, parce qu’il y a institutionnalisation. Il y a des politiques, des programmes, des espaces, cela s’inscrit dans le corps de la cité. La pénétration de ces lieux par l’art est un processus encore bien inachevé.

Comme quelques autres, je suis persuadé que penser au prisme de l’éducation l’ensemble des politiques culturelles est un bon moyen de les remettre en question, de les renouveler et de mieux accomplir une partie de leur programme. Cela dit, il s’en faudrait de beaucoup pour qu’une politique culturelle et éducative, et même sociale, parvienne à accomplir toutes les promesses du mot « fraternité ».

Dans la devise républicaine, plus encore que l’égalité qui est présente dans l’Évangile, ce mot est l’héritage non avoué du christianisme. On pourrait le critiquer en disant qu’il nous renvoie à une vision de la Nation liée à la naissance, au sang, à la famille. Observons néanmoins que, dans le vocabulaire d’aujourd’hui, qui est peut-être en avance dans l’humanisation, dire « mon frère » est un moyen d’établir la sympathie dans une discussion de bistrot, devant un écran diffusant une compétition de foot. Ce peut être aussi une façon d’interpeller : bref, la notion de fraternité est présente dans la conscience collective. La faire vivre ne peut pas être une affaire de morale civique et laïque, de leçon de choses civiques et morales autour de citations de quelques philosophes, même s’ils sont chers à un ancien ministre de l’Éducation nationale. Cela doit être vécu, dans cet aller-retour entre l’expérience, l’exemple et la réflexion. La littérature, l’art peuvent y aider, c’est absolument certain, mais si l’exemple n’est pas donné, si tout dans la pratique dément ce message de communion – j’emploie exprès un élément du vocabulaire évangélique –, alors il se produit ces phénomènes de frustration et de rejet dont on identifie toujours plus ou moins un aspect dans les dérives individuelles qui conduisent aux pires excès qu’on connaît aujourd’hui. J’enseigne à l’université de Nanterre, qui a la chance d’accueillir les enfants de Neuilly aussi bien que de Gennevilliers ou d’Aubervilliers : très souvent, mes étudiants en sciences politiques, qui sont vraiment assez représentatifs de la diversité de la société française, me renvoient à la figure, quand je deviens lyrique sur les questions d’égalité ou d’universalisme, la réalité de l’homogénéité du public des institutions culturelles, malgré tous les efforts courageusement faits par les responsables et les personnels de ces institutions. Le travail à faire de ce point de vue est encore énorme. De même pour que, un jour, ceux qui peuplent nos scènes et nos écrans soient vraiment à l’image de la société française. Pas de façon idéalisée et enjolivée comme dans Plus belle la vie. Non, y compris avec un théâtre de crise, avec un théâtre qui pose des questions abruptes.
 
 

Accéder à l'intégralité de la transcription.

 

 

Voir aussi, sur ce blog : La barbarie au pluriel

 

Et, sur les Rencontres d'Avignon

La Provence, terre de festivals, le Festival d’Avignon, terre de colloques.

par Bernard Faivre d’Arcier,
ancien directeur du théâtre et des spectacles, ancien directeur du Festival d’Avignon,
membre du Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication

 

 


 

 

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13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 09:00

 

 

 

 

 

 

 

Peut-être avez entendu lundi matin sur France Inter le géographe Jacques Lévy analyser le succès de la démarche d'Emmanuel Macron au lendemain du 1er tour des élections législatives en évoquant le couteau taoïste 

"C'est Lao-Tseu qui nous a donné la clé", explique Jacques Lévy. "Emmanuel Macron a découpé la viande sur sa bonne connaissance de l'anatomie", c'est-à-dire qu'il a réussi "à découper à l'intérieur d'un univers qui semblait inoxydable (...) parce qu'il a su écouter les lignes de clivage que les Français, d'accord ou pas avec lui, avaient envie de voir émerger".

Comme Jacques fut en son temps l'un des principaux artisans du manifeste Gauche, fin et suite, rendu public à la veille de la déroute de la gauche socialiste de 1993, je publie de nouveau mon post du 1er février dernier.


 

 

 

 

 

 

 

 

Au printemps 1992, au moment où je participais à ce collectif et figurais parmi les premiers signataires de l'appel ci-dessous, Emmanuel Macron avait tout juste 15 ans, Benoît Hamon, 25 ans était assistant parlementaire d'un député PS avant de devenir président du Mouvement des Jeunes Socialistes et Jean-Luc Mélanchon était déjà sénateur PS du département de l'Essonne, après avoir été auparavant comme Lionel Jospin, Jean-Christophe Cambadélis et quelques autres, militant de l'OCI (groupe trotskiste lambertiste).

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A l'usage des jeunes générations, ce qui constitue, on le sait, l'une des vocations essentielles de ce blog, je publie donc ce texte en laissant à chacun le soin de mesurer sur quels points il aurait pu prendre des rides.

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L'urgence absolue, c'est de lancer le débat d'idées, sous peine de renoncer à tout espoir de redonner une crédibilité politique à la gauche et de transformer la défaite électorale en déroute.
La gauche refondée sera morale ou ne sera ps. Les citoyens n'accepteront de se réconcilier avec la politique que si l'éthique et la raison en forment les valeurs indépassables.
La gauche existe, inventons là. Travaillions à une utopie moderne et modeste , qui n'oppose plus l'individu et la société, mais esquisse un devenir : rendre possible, d'un même geste, plus d'individu et plus de société.

Gauche, fin et suite. 1992

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Nota Bene : La mention manuscrite (stylo plume, encre bleue), avait pour auteur l'actuel directeur de l'Institut du Monde Arabe.

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Télécharger l'appel Gauche, fin et suite.

Pour celles ou ceux qui ont encore un peu de loisir, une certaine curiosité pour le passé -même récent- et le goût du débat d'idées, la version longue (29 pages plus la liste des signataires).

Sommaire

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Télécharger Gauche, fin et suite, l'argumentaire.

 

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Gauche, fin et suite, première partie

Gauche, fin et suite, deuxième partie.

Gauche, fin et suite, troisième partie

Signataires manifeste Gauche, fin et suite, mai-juin 1992

 

 

 

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Publication : [Fresnes] : [Cité des sens], 2006-

Note(s) : Blogue. - Notice rédigée d'après la consultation de la ressource, 2013-11-14
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Périodicité : Mise à jour en continu
Indice(s) Dewey : 020.5 (22e éd.) ; 301.094 4 (22e éd.)
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Suite de la note précédente...

 

Depuis 1975, date de la création du prix du Livre Inter, Radio France donne à ses auditeurs l’occasion de manifester leur passion pour la lecture et leur intérêt pour l’actualité littéraire. Entre janvier et mars, un appel est quotidiennement lancé sur les ondes, invitant les auditeurs de la station à faire acte de candidature par écrit pour devenir l’un des vingt-quatre membres d’un jury qui se veut « populaire ». La liste des dix romans soumis à leur choix est établie chaque année après consultation d’environ trente-cinq critiques littéraires de la presse française. Entre septembre et mars, ceux-ci désignent les romans qu’ils préfèrent parmi ceux qui n’ont pas encore été couronnés par les grands prix littéraires.

Extrait de 

Approche sociologique de la lecture, Jean-Claude Pompougnac

in

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 15:45

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« J’aime les livres, les couchers de soleil sur la gravure, les livres, les rires de mon bébé, les livres, la Grèce, l’Italie, l’Irlande, les livres, le champagne en apéritif, les livres, la fumée des havanes de mon mari, les livres, les émotions, les fortes et les douces, les livres, le théâtre, les livres… »

une jeune femme, habitant près de Toulouse, institutrice


Hier, lundi 5 juin 2017, une fois de plus, le jury du Livre Inter a rendu son verdict.

Savez vous donc depuis combien de temps il existe ?

Retour sur une approche sociologique du phénomène.

Burgos, Martine et Poulain, Martine« Le jury du prix du Livre Inter »Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1998

 

Depuis 1975, date de la création du prix du Livre Inter, Radio France donne à ses auditeurs l’occasion de manifester leur passion pour la lecture et leur intérêt pour l’actualité littéraire. Entre janvier et mars, un appel est quotidiennement lancé sur les ondes, invitant les auditeurs de la station à faire acte de candidature par écrit pour devenir l’un des vingt-quatre membres d’un jury qui se veut « populaire ». La liste des dix romans soumis à leur choix est établie chaque année après consultation d’environ trente-cinq critiques littéraires de la presse française. Entre septembre et mars, ceux-ci désignent les romans qu’ils préfèrent parmi ceux qui n’ont pas encore été couronnés par les grands prix littéraires.

UNE AUDIENCE IMPORTANTE

Le succès de la manifestation ne s’est jusqu’à présent pas démenti, au contraire. Chaque année, le comité de lecture de France Inter, chargé de sélectionner les heureux élus, reçoit des milliers de lettres. Nous avons dépouillé les lettres de l’année 1991, soit 2 261 courriers. Ces lettres sont de genre, longueur et format variés, allant de la simple carte de visite au récit de vie, parfois sous forme de dialogue ou même en vers. Chaque auditeur a interprété à sa manière les appels entendus quotidiennement à la radio et dont une annonce résume parfaitement le propos : « Donnez-nous envie de vous connaître ». Il ne s’agit donc pas d’envoyer un simple « CV », mais un document aux contours indéfinis, apte à témoigner à la fois du statut et de l’expertise de lecteur et, plus généralement, de la valeur « humaine » du candidat.

L’appel à l’exercice biographique est implicite mais clair ; la référence à la capacité, par une « présentation de soi », d’intéresser, d’émouvoir autrui et, ainsi, de retenir son attention, voire de le séduire, est explicite. Le destinataire collectif qui sollicite ce courrier est un groupe composé de personnes anonymes, mais que les auditeurs identifient naturellement à celles qui font « leur » radio. Ce qui facilite un jeu de séduction quelque peu narcissique, l’auditeur s’adressant à un médium qui n’existe que de l’écoute et de la reconnaissance que lui-même lui consent.

Le corpus que nous avons examiné est impressionnant en termes tant quantitatifs (ce sont près de 10 000 feuilles manuscrites que nous avons lues et analysées) que qualitatifs. Il autorise en effet des approches et des questions multiples. Certaines relèvent de la sociologie classique : qui sont ces candidats, en termes d’appartenance sociale, d’origine géographique, d’âge, de sexe, etc. ? Qui sont ces auditeurs, qui non seulement sont lecteurs, mais souhaitent, le temps de quelques semaines, devenir critiques et juges ?

D’autres questions concernent l’image que les candidats cherchent à donner d’eux-mêmes, le profil de lecteur qu’ils mettent en avant dans l’espoir de convaincre le comité de sélection, leurs pratiques culturelles, leurs goûts en matière littéraire, la place qu’ils prêtent à la lecture dans leur vie, etc.

Nous nous contenterons ici de dégager les traits dominants de ce matériau exceptionnel en ce qu’il nous livre les représentations que se font du livre et de la lecture, à un moment donné, des lecteurs à la fois passionnés et ordinaires. Il faudrait, pour que la leçon porte tous ses fruits, procéder au même examen tous les dix ans – en souhaitant longue vie au prix du Livre Inter…

(…)

 

Le plus souvent, si la lecture s’inscrit dans un cadre de vie (serein ou conflictuel), elle est, plus profondément, une activité qui relie le sujet dans son existence singulière au « monde » (au travers des représentations que la littérature en offre), plutôt qu’au cercle étroit des proches :

« J’aime les livres, les couchers de soleil sur la gravure, les livres, les rires de mon bébé, les livres, la Grèce, l’Italie, l’Irlande, les livres, le champagne en apéritif, les livres, la fumée des havanes de mon mari, les livres, les émotions, les fortes et les douces, les livres, le théâtre, les livres… »

C’est ainsi que se décrit une jeune femme, habitant près de Toulouse, institutrice, en disponibilité pour élever son enfant. Dans ce fragment, on découvre les traits les plus caractéristiques d’une des figures types de notre corpus : une femme sûre d’elle-même, de ses goûts, de ses désirs, heureuse en famille, dynamique, sensuelle, cultivée, prête à toutes les aventures, ne renonçant à aucun plaisir, la lecture intervenant en leitmotiv comme le moment indispensable de la détente, du retrait et du ressourcement. 


 

Burgos, Martine et Poulain, Martine« Le jury du prix du Livre Inter »Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 1998, n° 5, p. 81-88. Disponible en ligne : <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1998-05-0081-014>. ISSN 1292-8399.

 

Télécharger l’intégralité de l' article.

 


 

 

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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 10:29
Un historien au cabinet de la nouvelle ministre ?

Un tout nouveau conseiller technique (au portefeuille bien chargé) serait pressenti pour rejoindre le cabinet de Françoise Nyssen.

Il a déjà eu les honneurs (mérités) de ce blog en octobre 2016.

 

Par ailleurs sa nomination ne manquera pas de réjouir les ardents défenseurs de l'éducation artistique et culturelle.

 

Qu'on en juge.

Car, selon tous les historiens, autant par conviction personnelle que par stratégie institutionnelle, Malraux aurait délibérément choisi d’écarter l’éducation comme champ d’action de son ministère. Mais comment une telle position peut-elle s’accorder avec l’importance qu’il attribue à l’art et à la culture dans la société ? Une telle ambition est-elle compatible avec l’absence de toute transmission ? Malraux rejetait-il l’éducation en tant que telle, ou plutôt l’orientation que donnait à celle-ci le système scolaire de son temps ?

JEAN MIGUEL PIRE

Il devrait être de bonne et salutaire pratique de rappeler, à temps et à contretemps, en quoi le travail historique problématise, éclaire, approfondit, complexifie les récits communément acceptés et les idées reçues. Il ne s'agit pas de substituer une nouvelle version plus juste ou plus officielle aux chroniques antérieures mais de laisser ouvert le débat public, le partage des savoirs et la confrontation des idées.

Il faut donc lire attentivement la contribution suivante judicieusement portée à connaissance sur le Carnet de recherches du Comité d'histoire du Ministère de la culture.


Malraux contre l’éducation ou contre l’Éducation nationale ?

Brève généalogie d’une occasion manquée, par Jean-Miguel Piredirecteur-adjoint de HISTARA (EPHE)

Communication prononcée lors du colloque « Malraux, l’art, le sacré. Actualités du Musée imaginaire » à l’INHA, les 31 mars et 1er avril 2016

Quelle est la part stratégique des raisons avancées par Malraux quand il insiste sur la profonde différence qu’il y aurait entre son ministère et l’Éducation nationale ? Identifier la part stratégique, c’est-à-dire pointer les excès éventuels de ce discours par rapport à la pensée du ministre. Sa théorie du choc esthétique est connue. Elle repose sur l’idée que l’art détient un message seulement accessible par le dialogue direct, la rencontre, la « présence » avec l’œuvre. Cette théorie semble donc postuler que la connaissance sur l’art n’est pas nécessaire et qu’elle peut même faire écran à l’expérience esthétique en sa radicalité. Dans la geste malrucienne, la création d’un ministère dédié permettait donc de concentrer l’effort de l’État pour favoriser cette relation directe du public avec les œuvres. C’est ainsi que le nouveau ministère se voit dédié à l’amour de l’art et se distingue d’un ministère consacré au savoir sur l’art. Le mot le plus explicite de Malraux dans ce registre est, à juste titre, universellement célèbre, tant il est inédit dans l’histoire politique et administrative, surtout prononcé à l’Assemblée nationale : « la connaissance est à l’école et à l’université, et l’amour est à nous ». Mais s’agit-il ici d’une simple répartition des tâches ? Cela reviendrait à dire que l’amour et la connaissance sont deux ordres absolument distincts. Pourtant, est-ce que l’amour ne peut susciter le désir de connaître ? 2
L’excès d’un tel partage ne laisse pas d’interroger. Comment s’empêcher de penser qu’il a pu être motivé par des considérations relevant d’une stratégie politico-administrative bien comprise ? L’analyse du contexte historique permet de le penser. Les circonstances de l’invention du ministère sont connues. Il s’agissait surtout d’offrir à Malraux un poste sur mesure. Hors de cela, la création d’une administration dédiée à la culture ne semblait guère une priorité. Les bases politiques en étaient donc assez fragiles et, d’emblée, il fallait s’employer à justifier la nécessité d’une telle création. A cet égard, la première priorité était sans aucun doute de se distinguer de l’Éducation nationale : un ministère massif, légitime, ancien, intrinsèquement lié à la fondation de la République et à sa mission civilisatrice. Malraux éprouve d’autant moins de difficulté à opérer cette distinction que l’Éducation nationale, ses méthodes et son univers, lui sont profondément étrangers. Autodidacte lui-même, il n’a que peu d’expérience personnelle des mondes scolaires et universitaires. Sur le plan politique, il nourrit même à leur égard une vive méfiance.

(...)

Malraux a donc renoncé à agir dans le champ scolaire. Sans doute le respect de son périmètre ministériel lui enjoignait-il la prudence. Non seulement, il s’est interdit d’investir ce territoire, mais il a préféré ériger ce renoncement en choix délibéré, quitte à ne pas être compris. Il a préféré déployer une dialectique sans doute exaltante, mais mal perçue par le monde politico-administratif. Sans doute pour cette raison, son discours s’est révélé contre-productif au regard des ambitions affichées par le nouveau ministère. Une certaine fascination pour un verbe brillant mais toujours plus difficile à faire résonner avec l’inscription dans la réalité administrative, a contribué à isoler la Rue de Valois quand il aurait fallu valoriser la transversalité de sa mission sociétale vis-à-vis de l’art. Placer la culture au cœur de la vie supposait de la situer aussi au cœur de l’action publique, en dépassant les frontières ministérielles et administratives. Dans son rapport sur la refondation de la politique culturelle en 1997, Jacques Rigaud évoque la nécessité de faire de la politique culturelle moins un « secteur » qu’une « dimension » de l’État. À tout le moins est-elle assurément une dimension de l’éducation. L’ignorance de cette nécessité a causé de l’un des grands rendez-vous manqué de Malraux. En 1959, le moment était pourtant venu de rompre avec la relégation de l’art par l’Éducation nationale, avec la vision étouffante et figée des œuvres. Le nouveau ministère de la Culture constituait un formidable véhicule pour faire progresser, au cœur de l’État, un discours neuf sur la transmission de l’art, discours qui aurait si bien vibré avec la quête malrucienne. Cette prise de distance de Malraux avec l’Éducation nationale devait avoir des effets redoutables, puisqu’elle a été perçue comme une dévalorisation de l’éducation artistique. Érigée en une étrange « théorie », ce rejet a été naturellement mis au débit de Malraux et volontiers caricaturée, notamment par Marc Fumaroli, qui, dans son État culturel, dresse le portrait douteux d’un Malraux ennemi de tout savoir.

Texte intégral disponible sur le Carnet de recherches du Comité d'histoire du Ministère de la culture et de la communication.

 

 

 

 

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 08:35

La maîtrise du temps, liée à des logiques économiques et libérales, a imprégné le champ artistique et culturel, asservissant le travail culturel et artistique à des temps non-artistiques. Qu’il s’agisse de l’action culturelle passée de la longue durée à la courte durée ; de l’émergence qui n’offre qu’un état de visibilité momentanée pour les artistes ; ou du rapport aux territoires calqué sur le découpage territorial politique, tout est désormais soumis au temps politique. Le temps est l’un des éléments centraux d’infiltration de l’imaginaire et de la pensée de l’art, mais il est aussi un moyen d’asservir les consciences et l’inconscient. Il y a désormais une culpabilité à prendre du temps et les artistes sont soit dans une urgence soit dans une échéance, toujours contraignantes. Après, il n’y a pas eu d’âge d’or non plus… Néanmoins une bascule s’est faite, il s’est produit une incorporation des logiques économiques.

Michel Simonot.

A propos de l'ouvrage de Michel Simonot  La Langue retournée de la culture 

Entretien par Caroline Châtelet | 17 mars 2017

Revue Regards

 


Qu’est-ce que le néolibéralisme et sa "rationalisation" font à la culture et aux politiques culturelles ? Dans un ouvrage concis et clair, le sociologue Michel Simonot analyse des changements qui commencent avec la contamination du langage.

 

Listant et analysant les transformations sémantiques à l’œuvre dans le champ culturel, La Langue retournée de la culture énonce en creux un changement de paradigme. Entre la disparition de certains termes, l’évolution d’autres, la substitution d’un mot par un autre, c’est à une absence totale de pensée des politiques de l’art et de la culture, au profit de la mise en œuvre de logiques managériales, qui s’énonce. Une contamination par le néolibéralisme qui produit, selon le mot de Michel Simonot, un « retournement de la langue » et la naturalisation d’une idéologie. Rencontre avec Michel Simonot
 

* * *

Regards. Qu’est-ce qui, en tant que sociologue et auteur dramatique, vous a amené à ce projet de livre ?

Michel Simonot. 

(…) Je travaille sur l’usage de la langue et des mots dans les domaines des politiques culturelles et du social depuis longtemps. Constatant que nous sommes aujourd’hui arrivés dans le champ de la culture à de tels contresens, à un tel retournement idéologique, je suis revenu à ce projet. Nous avons une histoire politique institutionnelle, et il me semblait important de rappeler d’où viennent les mots, quel est leur origine, leur sens. J’ai choisi les termes en fonction des enjeux politiques, sélectionnant ceux qui sont essentiels dans le contexte actuel.

(…)

© Caroline Châtelet | 17 mars 2017

Lire l'entretien.

 


 

Comme on peut le noter à la lecture du sommaire, le terme de culture se trouve à la fin de ce dictionnaire critique et intempestif. Il en fournit l'envoi. Ni l'art, ni toute autre forme de mise en question un tant soi peu radicale, ne sont solubles dans un sens commun, dans un récit national ou communautaire. Délibération, confrontation, conflits... il faut sans cesse  redonner sens aux mots de la tribu démocratique.

¤

Michel Simonot écrit :

«  (…) le politique est dans la quête obsessionnelle d'une culture et d'un art (et surtout d'artistes) qui -outre la politique sécuritaire- résoudraient le problème des différences, des affrontements, qu'il ne parvient pas lui-même à gérer »

(...)

(...)


 

¤

A SUIVRE, cela va de soi...

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22 mars 2017 3 22 /03 /mars /2017 10:36

Bien rares sont les commentaires publiés sur ce blog consacré aux rapports entre culture et politique !

Et qui plus est, compte tenu de l'ergonomie de cette plate-forme, ils ne sont pas très visibles.

Ma note précédent (Mettre l'artiste au cœur de la cité ) qui citait longuement un assez ancien billet d'humeur de Jacques Bertin a toutefois inspiré Jean Michel Montfort, réalisateur social et culturel (ainsi se présente-t-il) et responsable de l'Agence Culture toi-même ! 

Une approche culturelle work in progress ( Paris, le 6 mars 2017)
Si l’on pouvait se passer de l’expression « la culture »…
Texte écrit en hommage au travail inlassable du Collectif national Pouvoir d’Agir,
pour son renouveau.

Le Collectif Pouvoir d’Agir se compose de personnes, associations locales et réseaux nationaux engagés dans la lutte contre l’exclusion sociale et politique.

C'est un espace d’échanges, de mise en réseau et d’appui, de réflexion et d’action, ouvert à tous, pour que les citoyens aient un réel pouvoir sur leur environnement et sur leur vie. Le collectif est au service de ses membres, personnes ou réseaux, il n’a pas vocation à les représenter ou à parler en leur nom.


 

Ce long et consistant commentaire commence ainsi.


« Les vrais exclus de la société ce sont les exclus du langage. Ils se retrouvent infirmes. 
Or, parce qu'une idée ne peut être véhiculée que par le langage, ils sont donc condamnés
à l'impossibilité de s'imaginer autres que ce à quoi la société les condamne. »
(Armand Gatti, poète et dramaturge contemporain).

Né d’un père quasi illettré ouvrier charcutier savant de maints tournemains et d’une mère directrice d’école et palmes académiques à l’âge de 30 ans, résistante, fils unique de culture matriarcale bretonne, le moindre a été de tricoter avec ça après le décès prématuré de mes parents à l’âge de 62 ans, d’être ainsi présent au monde en névrose de classe, puis de se poser la question de ce que j’allais transmettre à mes 4 enfants, et plus largement, aux autres. C’est un peux prétentieux, c’est justement ma prétention. Sincèrement, elle vaut pour vous, puissiez vous avec nous tous trouver ou amplifier votre pouvoir d’agir, d’où ce qui suit.

 

 

Sommaire
La culture
La dimension culturelle des choses de la vie
L’art
L’expérience du « beau »
L’expansion symbolique 
La création partagée
Faire culture, ensemble
Le Pouvoir de ressentir↔penser↔agir
Nous irons tous au paradigme
Les « publics » sont des personnes.


Lire la contribution de J.M. Monfort en fin de page de mon précédent post

 


Connaissez vous LUC DUPONT, Ingénieur agronome, Architecte DPLG  Paris – France ?

Il a publié le 25 janvier dernier sur son blog , Pensées éparses, hébergé par Médiapart, un billet joliment intitulé

Refonder le Ministère de la Culture.

Protégé, semble-t-il, de l'entre-soi du « monde de la culture », il n'y va pas de main morte !

Propositions

  •     Regrouper sous un même ministère l’ensemble des disciplines qui participent de la culture, de la beauté et de la définition de notre identité (même plurielle). Les écoles et formations relevant des domaines cités ci-dessus dépendront du Ministère de la Culture;

  •     Porter le budget et l’importance de ce ministère de 1% à 5%, progressivement, du budget de l’Etat. Corrélativement le ministère de l’Education Nationale se verra dessaisi des domaines qui concernent la culture, et les budgets seront transférés;

  •     Attribuer dans les écoles un jour entier par semaine aux formations « artistiques » (l’ensemble des domaines cités ci-dessus), journée qui sera retirée à l’Education Nationale qui s’occupera des enseignements généraux. Les enseignants et les enseignements dépendront du Ministère de la Culture;

  •     Choisir les enseignants dans les domaines culturels sur leurs qualités professionnelles avérées et reconnues, notamment par les élèves. Trop de nominations dans le corps enseignant des écoles d’art sont faites par cooptation; cela contribue à la création de « chapelles » qui excluent bon nombre de talents.

Lire le post de Luc Dupont

 

 

Un peu plus connu,sans doute, est Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

Sur son blog, en juin dernier, ces réflexions :

REFONDER LES POLITIQUES CULTURELLES PUBLIQUES

 

La refondation des politiques culturelles publiques est confrontée à deux enjeux majeurs.  

1 – L’agonie du cycle historique de la modernité occidentale.

2 – L’héritage d’un appareil culturel d’État construit dans et pour ce cycle agonisant.

 

 Elle nécessite une claire remise à plat des institutions et du projet.

 

Lire la contribution.

 

 

 

 

Quant à Jean-Michel Lucas, il n'en démord pas : La Gauche culturelle fait la sourde oreille !

Depuis longtemps la Gauche française aime la culture. Mais actuellement le « modèle » mis en place par les socialistes « s’essouffle, perd de sa consistance ». J’ai lu cela dans une tribune de Libération écrite par madame Marion Fontaine en introduction d’un colloque de la Fondation Jean Jaurès en janvier 2017.

La tribune se concluait par une espérance curieusement formulée : « Il ne serait pas superflu au moins de réinvestir les questions culturelles au sens large pour voir comment elles pourraient servir l’émancipation indissolublement individuelle et collective ».

Un silence inexcusable

« Réinvestir les questions culturelles » ? De surcroît : « Au sens large » et à des fins « d’émancipation » ? Le défenseur des droits culturels que je suis ne peut que trouver l’idée géniale et impérative. Il serait même temps de s’y mettre puisque la loi française, depuis 2015, exige que les politiques culturelles changent leurs paradigmes. Elles doivent maintenant être « investies » par les droits culturels des personnes avec comme finalité publique : « faire humanité ensemble » !

Pourtant, ni madame Fontaine – chercheure au centre Norbert Elias –, ni Libération – grand média moderne -, et encore moins la Fondation Jean Jaurès – think tank d’influence –, ne s’en sont aperçus. Inconnus au bataillon, l’article 103 de la loi NOTRe et l’article 3 de la loi LCAP, qui obligent les collectivités à garantir à chacun le respect de ses droits humains universels que sont les droits culturels.

Ce silence est inexcusable. Il est même coupable, car la loi républicaine a intégré les droits culturels pour une raison tout à fait indiscutable : les droits culturels des personnes sont, en effet, parties intégrantes et indissociables du référentiel des « droits universels de l’homme » consignés dans la Déclaration de 1948 et dans les deux Pactes internationaux de 1966. Faire comme si les droits culturels des personnes étaient invisibles est d’une étrangeté idéologique pour des militants de gauche.

 

Lire la suite

 

Et Nicolas Roméas ? Il insiste !

Insistons! Tentative de réécriture d'un manifeste pour la «culture»…

Jusqu'au dernier mandat de François Mitterrand, la culture a été l'un des piliers de la politique nationale et des programmes des différents partis français. Depuis lors, cet état de fait n'a cessé de se dégrader.

Lire la suite.

 

A suivre... très bientôt.


 

 

 

 

 

 

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Publication : [Fresnes] : [Cité des sens], 2006-

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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 09:45

Arcadi_36

UNE ARCHIVE...

Je fouille, je range, je classe... ces dernières semaines, comme vous, j'ai compris de nouveau que le pire n'est pas toujours certain. Mais quand même!

Grosse fatigue !

J'essaie de mettre de l'ordre, à défaut de pouvoir le faire dans mes idées, au moins dans mes archives... et je retrouve cette chronique de Jacques Bertin, (Policultures, septembre 2006), déjà signalée ici.

Mais comme je suis loin d'avoir son talent, je fais tourner de nouveau.

 

« Oui, il faut mettre "l'artiste au cœur de la cité". Et traiter comme il le mérite le salaud qui dans l'assistance a glissé qu'on ferait bien, aussi, de mettre la cité au coeur de l'artiste. C'est la porte ouverte à la censure et la tyrannie. Je serre la main de l'adjoint au maire, et je me casse »

Jacques Bertin, « Tous marranes », Policultures, n° 109, septembre 2006.

Jacques Bertin écrivait et ça n'a pas pris une ride :

« C'est décidé : je serai un marrane.

Un marrane ?

Les marranes étaient des Juifs espagnols et portugais qui, convertis de force au XVe siècle, continuèrent secrètement à pratiquer leur religion. Ils étaient catholiques dans la rue, à l'église ; chez eux, ils redevenaient libres.

Et donc, pauvres amis, mes chers amis, voilà la nouvelle, triste et gaie, que je vous annonce : ne pouvant plus, dans la société d'aujourd'hui, dire mes opinions simplement, justes ou erronées, astucieuses ou solennelles, étant épuisé de faire lever au premier mot le sourcil dur et le regard tueur, reculant devant la suspicion quotidienne d'être dans quelque dérive fascisante, ne trouvant plus l'écho de mes idées dans les médias qui furent quarante ans miens, j'ai décidé d'assumer pleinement ce silence obligé : je serai un marrane.

Pauvres idées… Elles finissent par n'avoir plus droit de cité qu'en moi. Ma tête est un pays où je circule seul. J'y suis libre, tant que je me tiens à l'écart des villes, des médias, de ce qu'il faut en penser

(...)

Il y a pire. Je crois dans le peuple. Son intelligence, son courage, sa dignité. Le peuple en général, et le français, en particulier. Je déteste les élites actuelles. Là, je sens bien votre interrogation angoissée : cet homme est-il - ayant gardé son secret quarante ans - un Nazi ? Oh, je suis seulement très fatigué. Si je parle de morale, on m'accuse de puritanisme ; si, quoique non-croyant, je défends l'Eglise catholique, me voilà un croisé au siège de Béziers ; si je corrige une bêtise sur les gentils Indiens écologistes, je suis un massacreur à Wounded Knee ; mon attachement à la laïcité me fait anti-arabe ; ma critique du gouvernement algérien m'enrôle à l'OAS ; si j'explique à un jeune que Le Pen n'est pas un fasciste, c'est que je le suis moi-même ; si je dis que toutes les cultures, non, ne se valent pas ; si je dis qu'on ne doit pas juger les sociétés passées, sous peine d'être un clown intellectuel ; si… si… si…

Et je m'adresse aujourd'hui à tous ceux qui partagent ma lassitude. Tous des marranes, mes amis ! Nous nous reconnaîtrons par l'obséquiosité exagérée avec laquelle nous approuverons ce qui se dit, ce qu'on en pense et ce qu'il faut en dire. Oui, ceux qui critiquent les élites sont des poujadistes ! Oui, les faux poètes émargeant au CNL sont des authentiques poètes, et la novation est sacrée. Oui, Untel est un authentique rebelle (révolté par l'injustice). Sa remise en question du ministère, dans sa dernière œuvre, montre combien est radicale sa rupture. Le ministre a bien fait de le décorer et d'augmenter sa subvention. Oui, il faut mettre "l'artiste au cœur de la cité". Et traiter comme il le mérite le salaud qui dans l'assistance a glissé qu'on ferait bien, aussi, de mettre la cité au cœur de l'artiste. C'est la porte ouverte à la censure et la tyrannie. Je serre la main de l'adjoint au maire, et je me casse".

(…)

Lire la chronique de Jacques Bertin.


 

 


 

 

 

 

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 09:45
Institution et formation

Recension de cet ouvrage collectif, tiré de la thèse de Sébastien Charbonnier : « Quand y a-t-il philosophie ? Apprendre la pratique d'un art de penser » publiée sous le titre : Que peut la philosophie ?, Éd. du Seuil, 2013

 

Si cet ouvrage figure dans notre revue historique, c’est parce qu’il marque un tournant significatif à l’aune des années 1990 : il amorce la naissance d’un discours pédagogique, voire didactique, au sein d’une discipline jusque-là très frileuse sur ces questions, à savoir la philosophie. Ce tournant se remarque d’emblée au statut des intervenants : les professeurs en IUFM en représentent la quasi-totalité. Il y a là presque un enjeu de territoire : les IUFM, nouvellement créés, mettent un pied dans un secteur largement hostile à toute pédagogie.

La problématique de l’ouvrage colle de très près à la mission de ces nouveaux lieux institutionnels puisqu’elle engage une réflexion large sur ce « métier » qu’est l’enseignement. C’est donc une approche pionnière au seuil des années 1990 : prendre en compte la dimension professionnelle de l’enseignement, dimension volontiers refoulée chez les professeurs de philosophie.

(...)

MOMENTS NOTABLES :

  • CORNU Laurence, « Le métier d’instruire », p.5-11

  • VERGNIOUX Alain, « Penser-Dépenser », p.39-43

  • RANCIÈRE Jacques (table ronde), « L’école de l’égalité en question », p.47-63

  • DOUAILLER Stéphane, « Les arbres de la connaissance », p.91-95

  • VERMEREN Patrice, « La philosophie au présent : le juif Spinoza », p.115-121

  • SCHNEIDER Ulrich Johannes, « L’économie du savoir et l’enseignement de la philosophie en Allemagne de 1800 à 1850 », p.123-130

  • BILLARD Jacques, « Philosophie, sciences humaines et pédagogie », p.131-144

  • POMPOUGNAC Jean-Claude, « Institution et formation », p.145-151

  • CORNU Laurence, « L’identité d’un métier », p.153-158

 

 

"Le terme de mémoire désigne l'effort nécessaire, dans une institution de formation laïque et publique, pour comprendre l'ambivalence du temps dans la formation.

La formation, en effet, échappe a sa mise en forme institutionnelle parce qu'elle est toujours, a des degrés divers, un parcours erratique, un voyage aventureux. Les discours prives ou sociaux sur la formation viennent, dans l'après-coup, inscrire ces détours dans un ordre et le contresigner a la maniéré des récits autobiographiques et des romans de formation. Comme les voyages ne forment la jeunesse que si elle ne s'est pas perdue en chemin, la formation n'institue que dans l'après-coup d'un récit qui mène bien quelque part (ou, si l'on veut et plus cavalièrement, la formation mène atout a condition d'en sortir). L'écriture, l'ordre du relit, la signature ont ici partie liéee avec une logique stratégique (celle des programmations,des cursus, des objectifs): ils dessinent un possible ou un accompli. Quant a la formation réelle, elle est grosse de tactiques, de feintes, de ruses, de violences et de réconciliations qui s’évanouissent dans l’irréversible flux du temps: le cursus comme le relit rationalisent le cours des choses. Ce qu'on appelle formation, notamment dans le langage des "formateurs" et des politiques, c'est ce qui permettrait de faire l’économie du désordonné, du tactique, du conflictuel au bénéfice d'un récit écrit a l'avance pour l'autre, mémoire ré-ordonnée des récits de tous ceux qui l'ont déjà précédé dans l'institution.

Une institution est donc un lieu de mémoire lorsqu’à ce pouvoir de fait qu'elle tient de décider des cursus et de définir des rôles, les places et les parcours de ceux qu'elle entend former, elle ajoute ce souci de l'autre, de ses écarts, bref ce souci de faire autorité, c'est-a-dire de faire place a l'incertitude en refusant de décider a la place de l'autre.

Faire autorité, c’est reconnaître les limites de l’autorité déléguée par l'institution, prendre le risque d'inventer une manière d'occuper la place et, en conséquence, d'accepter que l’autre vous réponde comme il l'entend (et non pas comme vous l'y autorisez à l'avance)".

 

 

Télécharger "Institution et formation.

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  • Jean-Claude Pompougnac
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu  DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.

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