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15 avril 2007 7 15 /04 /avril /2007 18:01

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Quelle politique culturelle demain? Suite et fin du texte publié dans le magazine La Scène, (numéro 44, mars 2007) sous le titre Le citoyen doit être au coeur de la politique culturelle.(voir mes deux notes précédentes)

2- Clarifier les concepts et la place des acteurs

La perte de sens de l’action publique se mesure à l’aulne des approximations du vocabulaire employé depuis une vingtaine d’années pour échapper à l’idée simple et concrète de la démocratisation culturelle.

La logique de développement culturel, on le sait, a principalement encouragé une nouvelle  géographie des institutions de la culture. Elle a échoué pour ce qui concerne la transmission sociale. Les élites régionales ont été parfaitement servies par une politique d’aménagement culturel du territoire qui leur a permis de disposer à domicile d’une offre propre à conforter leur capital culturel. Cette politique a été poursuivie par tous les gouvernements successifs, de droite et de gauche, depuis la création du ministère.

L'action de Jack Lang a contourné l'obstacle de la démocratisation en opérant deux ouvertures. L’une consista à élargir le champ de la légitimation culturelle à des disciplines et des pratiques plus populaires [musiques actuelles, bande dessinée par exemple], l’autre entreprit de repérer des publics dits spécifiques et de développer à leur profit des actions ciblées. ( ruraux, prisonniers, handicapés, jeunes) Les évènements «grand public» [fête de la musique, journée du patrimoine] ont contribué aussi à estomper l’inégalité sociale face à l’offre culturelle.

La terminologie inaugurée pendant ces années là témoigne d’un certain embarras idéologique. La démocratisation est remisée pour ne pas trop heurter les élites artistiques. On y a substitué un sabir étonnant : «élargir le public de la culture». On n’a jamais trop su quels étaient l’épicentre et le périmètre de cet «élargissement», mais cette phraséologie  a survécu, à l’exception notable de la parenthèse ouverte par Catherine Trautmann en 1997  qui paya cher, on le sait, son retour aux fondamentaux de la démocratisation.

En réalité l’institution culturelle abandonne l’objectif de démocratisation car elle ne veut  pas remettre en cause la place des acteurs.         

Par la confusion entre artistes et diffuseurs, on veut faire croire que ces deux entités auraient les mêmes objectifs, donc les mêmes responsabilités. Or si les politiques culturelles doivent garantir  la liberté de création, elles n’exigent pas des artistes un investissement social qui ne relève que de leur propre volonté. L'éventuel engagement social de l'artiste est second; l’œuvre a une valeur en soi.

Il en va autrement des diffuseurs. Ils ne peuvent se dérober à leurs missions de service public, le plus souvent clairement identifiées dans les contrats ou les conventions qui cadrent l’objet du financement public dont ils bénéficient.

Mais lorsque le ministère de la culture veut produire du sens, il soulève d'étranges oppositions parmi les professions artistiques et culturelles. Tout se passe comme si la majorité des professionnels, entraînée par les plus influents d'entre eux renvoyaient alors aux pouvoirs publics une seule réaction: «faites en sorte de nous donner les moyens de notre existence, ne vous occupez pas des raisons de notre existence». En dernière analyse, cette réaction ressoude les instincts corporatistes.

Dans ce contexte, le ministère a perdu son magistère. Désormais, le ministre qui veut durer est apparemment celui qui ne touchera plus à rien dans le fragile équilibre du jeu triangulaire institué entre les professionnels, les collectivités locales et l'Etat. Dans ce jeu fermé sur ses seuls acteurs institutionnels, un grand absent n’est plus jamais sollicité: le citoyen. 

3- Les priorités d’une politique de gauche

Les politiques culturelles sont aujourd’hui principalement affectées par trois problèmes : une  démocratisation qui n’a jamais été mise en pratique; une décentralisation qui n’a pas été menée à son terme; une réalité économique et sociale qui n’est pas rigoureusement analysée et maîtrisée.

Démocratiser

Dans cet objectif, les pouvoirs publics doivent prendre des décisions qui requièrent une volonté sans faille:

- tous les partis de gouvernement conviennent aujourd’hui du fait que l’éducation artistique doit faire l’objet d’un projet ambitieux.

Mais si l’école de la république n’est pas mobilisée au cœur de ses programmes et de ses cursus, le thème de l’éducation artistique ne restera toujours qu’un ornement du discours politique. C’est pourquoi il ne sera pas aisé d'atteindre cet objectif sans  réunir l’éducation nationale et la culture, pour surmonter les pesanteurs des administrations de l'Etat. Si la solution d'un ministère unique n'est pas retenue, il faudra alors promouvoir une structure administrative inédite qui ait les moyens d'imposer ses directives.    

- toutes les structures subventionnées doivent être soumises à une obligation de résultat  contractualisée et rigoureusement évaluée concernant leur action culturelle, la diversification de leurs publics et leur impact  territorial. Dans ce même objectif de démocratisation les structures subventionnées doivent développer des activités de formation continue des publics. Prenant le relais de l’école, elles doivent, en particulier à l’égard des adultes, assurer la permanence d’une éducation artistique tout au long de la vie.

- les pratiques artistiques en amateur doivent être traitées comme le sont les pratiques sportives, ni plus, ni moins. C’est à dire: fédérer si nécessaire ces pratiques, reconnaître et financer les fédérations déjà existantes, assurer les moyens matériels d’une pratique de qualité, encadrer ces pratiques par une offre effective de formations et de stages de qualité, et mobiliser toutes les structures professionnelles dans cet objectif

Le ministère de la culture doit sortir de sa tour d’ivoire sur ce sujet.  Un plan pluriannuel pour améliorer les conditions d’exercice de ces pratiques artistiques en amateur devrait être engagé. 

Décentraliser

Les critiques  des nouveaux exécutifs territoriaux concernant les transferts de charges de l’Etat sont évidemment justifiées. Mais avec l’assurance que des transferts de moyens puissent être justement effectués par l’Etat, il faut poursuivre et approfondir la décentralisation culturelle. L’objectif étant de  confier la gestion concrète des politiques et des structures culturelles à ceux qui sont chargés de leur mise en oeuvre.

Une décentralisation globale peut concerner rapidement:

- toutes les activités patrimoniales qui ne relèvent pas de l’exercice d’une compétence légale de l’Etat : la restauration, l’entretien et la mise en valeur des sites et des monuments n’appartenant pas à l’Etat.

- toutes  les structures de diffusion et d’action culturelle pour lesquelles les collectivités locales  sont évidemment expertes  pour  définir et mettre en œuvre des activités  dans une approche territoriale des publics.

Si le projet d’inscrire dans une loi les responsabilités des pouvoirs publics à l’égard du spectacle vivant peut voir le jour, cela doit être l’opportunité pour le législateur de délimiter soigneusement le rôle de chaque collectivité publique et de désengager l’Etat de la cogestion des structures de diffusion ou d’action culturelle.

Quant aux politiques de soutien à la création, elles  pourraient être gérées globalement à l’échelle des régions par des établissements publics de coopération culturelle dans lesquels l’Etat serait toujours présent et auxquels il continuerait à apporter un financement direct. Il faut rappeler que les EPPC peuvent parfaitement être expérimentés pour la mise en œuvre d'une politique et pas seulement pour la gestion d'un établissement culturel. Toutes les collectivités intéressés à la politique de soutien à la création pourraient y participer. (départements, agglomérations)

Sans méconnaître les difficultés de mise en oeuvre d'une telle réforme, l’intérêt de ces EPPC serait de rationaliser les pseudos vertus des financements croisés et  fournir un cadre solide à la définition de politiques partenariales publiques. Ces EPCC pourraient employer des cadres culturels en provenance des administrations concernées (Etat, collectivités locales). Les structures de création proprement dites pourraient conserver des statuts relevant du droit privé, si l’on considère que ces statuts leur garantissent une plus grande indépendance à l’égard du politique.

Maîtriser l’économie du spectacle vivant

Une nouvelle approche économique doit être explorée:

- sortir de la démagogie et proposer une réforme «donnant-donnant»: rétablir les droits initiaux des intermittents mais contre une stricte régulation de l’entrée dans le régime. C’est à dire une période probatoire de réelle professionalisation des ayants droit.

- les activités artistiques et culturelles du secteur doivent faire l’objet d’une évaluation économique et sociale à l’échelle du pays : réalité des coûts, chiffrage prospectif d’une pérennisation des emplois dans les structures homogènes du secteur, projection sur dix ans et à périmètre constant des besoins en financements publics pour le secteur du spectacle vivant.

A partir de cette réalité, les pouvoirs publics devront prendre leurs responsabilités financières. La pérennisation des emplois et le moindre recours aux annexes 8 et 10 ont inévitablement un coût qu’il faut évaluer et affronter sans hypocrisie.

- des expérimentations pourraient être mise en œuvre sous la forme d’appels d’offre territorialisés afin de mutualiser les interventions artistiques sur l’ensemble d’un territoire donné (une agglomération, un pays, une communauté de communes). L’idée est de définir ou de recenser les besoins en interventions artistiques aujourd’hui dispersés  (en milieu scolaire, dans les ateliers des structures socio-culturelles, en milieu contraint) et de procéder à un appel d’offre global aux fins de contractualiser sur trois ans les interventions d’une ou plusieurs équipes artistiques.

En conclusion , la politique culturelle aura besoin pour la prochaine législature d’un ministre courageux qui entreprenne des réformes radicales pour  un objectif clairement identifié: démocratiser et décentraliser, c'est à dire remettre au coeur des politiques de l'éducation et de la culture le projet de l'émancipation individuelle et collective.

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La critique des politiques culturelles à l’aune de la diversité culturelle.

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Published by J.C. POmpougnac Jean-Claude Pompougnac - dans Les politiques culturelles en débat
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  • Jean-Claude Pompougnac
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu  DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.

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