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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 16:29

 SGN 4

Je voudrais essayer de  parler d’autre chose, de la chose artistique

 Mais qu’entendez-vous par chose artistique ?

 

Et bien justement, je n’en sais rien encore ou si peu. Je voudrais avancer patiemment vers l’identification  de cette chose là. Une chose. Pas un poème ni une œuvre, ni un plaidoyer en faveur de l’art et des artistes. Mais ce qui reste quand on a poussé assez loin l’analyse et la critique de cette célébration consensuelle de l’artistique.
Duchamp Dirais-je que cette chose serait, au bout du chemin à parcourir, comme un objet trivial. Un banal urinoir qui resterait là, opaque dans sa facticité d’ustensile, après qu’on aurait dissoute la révolution fondatrice de Marcel Duchamp. Non. Fausse piste, trop facile.

Dirais-je encore que le travail à accomplir pour circonscrire la chose artistique est une entreprise de désacralisation du discours mystique à la Malraux, une profanation délibérée de l’art conçu comme la poursuite des frissons sacrés de l’extase relieuse par d’autres moyens ? Non, fausse piste là encore, trop générale. Trop de hauteur de vue, c’est à dire trop superficiellement profond comme le bavardage des faux prophètes du contemporain et de la post-modernité.

Plus simplement, je me contenterais volontiers d’être profondément superficiel.

Une seule chose me semble un peu acquise, l’enquête sur la chose artistique se situera dans le champ de la sociologie de la culture. La référence ne doit pas effrayer : il s’agit d’une discipline intellectuelle très salutaire mais bien plus simple que ne le laissent à penser ses modernes théoriciens. Cette sociologie de l’habitus peut, en effet, se résumer en une seule phrase :

« Au séminaire, il est une façon de manger un œuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote ».

 

Arcadi_77_11

 

« Au séminaire, il est une façon de manger un œuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote ».

Voilà résumée toute la sociologie de la culture. Il ne s’agit pas d’une citation de Pierre Bourdieu mais d’une phrase de Stendhal, dans le Rouge et le Noir (Livre I, chapitre 26).

Habitus : une certaine manière de se comporter et d’apparaître aux autres, acquise par répétition et qui devient comme une seconde nature. Une posture, une façon de se poser qui signifie une singularité et  la participation à un collectif, une classe, une communauté.

La chose artistique résulte de ce que les artistes  (et leurs « partenaires » : politiques, fonctionnaires, conseillers, médiateurs..) ont en partage. Un fond commun insu, oublié tant cela va de soi, banal. C’est l’implicite de la complicité, une connivence qui les place quelque part dans le champ social, dans les relations de solidarité et les rapports de force (la lutte des classes) qui font société.

[Tentation de la polémique et de la formule facile à l’emporte pièce : les travailleurs à la chaîne prennent une pause, les artistes prennent la pose. Renoncer à la tentation].

Un autre romancier nous fait saisir cela, plus proche de nous que Stendhal, sans être toutefois notre contemporain puisqu’il est décédé prématurément.

Manchette_1  Dans Iris Kulturkampf, un projet inabouti situé entre La position du tireur couché et La princesse du sang (qui reprend les thèmes et personnages d’Iris) Jean-Patrick  Manchette campe le personnage d’un certain Maurer, comédien assez médiocre qui est recruté à cause de sa ressemblance avec un certain Victor Bester.

Dans ce coup tordu, il se trouve associé à une chanteuse italienne à la carrière incertaine Alba Joy Black. 

Tandis qu’ils attendent le moment de passer à l’action, c'est-à-dire d’incarner Victor Bester et sa supposée petite amie du moment, une relation trouble se noue entre eux.

Manchette note ceci :

Plus tard, alors qu’il avait perdu à jamais la possibilité d’éclaircir la chose, d’en avoir le cœur net, l’homme devait se demander quelquefois si Alba Joy Black l’avait réellement tutoyé dans cet instant-ci ; si elle l’avait tutoyé d’une manière intime. En effet elle était italienne; et il existe en langue italienne une forme de tutoiement qui n’est pas intime : c’est un simple tutoiement entre les compagnons d’une même profession, analogue au tutoiement banal qu’utilisent entre eux, souvent, en langue française, les gens de spectacle : les gens de la chanson, les gens du cinéma, les musiciens.

Le tutoiement des gens du spectacle participe de ce que j’entends par chose artistique.

 

[Note de méthode : rester superficiel. Il y a beaucoup d’esprits pénétrants. Des ouvrages aux analyses pénétrantes, ma bibliothèque en est pleine. S’efforcer d’être profondément superficiel c’est interroger la surface des choses de telle sorte que la question rebondisse sur le questionnement lui-même et produise une altération de la réflexion.

S’abstenir de faire preuve de pénétration pour laisser les choses en l’état : «un roman, c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin ». Stendhal, encore]

*

Arcadi_77_11

 

 L’objet de cette série de notes est de s’interroger sur la place faite à l’artistique (et aux artistes) dans les discours et les pratiques sociales contemporaines. Et de conduire cette enquête en s’intéressant aux choses simples et banales comme l’habitus des acteurs du monde culturel. De dégager la chose artistique de l’aura exorbitante qui l’entoure surtout auprès de tout ceux qui vivent dans son intense clarté (politiques, fonctionnaires, etc.)

Soit une approche radicale de la question :

Le « créateur », ce nouveau héros de la gauche, est devenu un véhicule idéologique du capitalisme, et de ses maîtres mots : innovation, liberté, pouvoir et valeur

Aujourd’hui, le PS et le PCF sont englués dans la « défense de la création contemporaine », qui met fin à toute véritable réflexion sur la question culturelle, et nous infantilise en nous positionnant comme simples « réceptacles béats » des lumières de créateurs tout-puissants.

Ces formules sans appel sont dues à Franck Lepage

En savoir plus sur Franck Lepage su Wikipedia

 

Invité, lors de l’université d’été de la LCR, pour présenter son spectacle, « Incultures », Franck Lepage, militant de l’éducation populaire, analyse ici le rendez-vous manqué de la gauche et de la politique culturelle.

Paru dans Rouge n° 2174 du 28 septembre 2006, sous le titre Culture et capitalisme. LEPAGE Franck Propos recueillis par Ivan Guimbert.

 

 

Et aujourd’hui, à gauche, quels sont les rapports avec la culture ?

F. Lepage. À gauche, la culture a colonisé le champ du politique au point de s’y substituer. Depuis 1981 et Jack Lang, la figure qui rassemble à gauche n’est plus celle de « l’ouvrier » qui s’organise collectivement et dispose d’un métier ou d’un savoir-faire (années 1970), mais celle de « l’artiste » (années 1980), qui crée individuellement et dispose d’un savoir être. être de gauche ne veut plus dire mobiliser les travailleurs vers un rapport de force fondé sur une explication des causes collectives des inégalités, mais défendre la liberté d’un individu porté aux nues : l’artiste créateur, nouveau héros substitué à la figure de l’ouvrier. Ce basculement idéologique correspond aux exigences du « nouveau management » qui vise à casser les solidarités syndicales et le sens du métier pour mettre en place une forme de travail individualisée fondée sur la notion de projet et où la « compétence » remplace la « qualification ». C’est une bataille des mots que nous sommes en train de perdre. Marcuse nous avait prévenus : nous ne pourrons bientôt plus critiquer « efficacement » le capitalisme, parce que nous n’aurons plus de mots pour le désigner négativement - les défavorisés ont remplacé les exploités, le lien social a remplacé l’ordre, la culture a remplacé le politique.

En réduisant la culture aux Beaux-Arts, la Ve République a piégé durablement la gauche dans la défense des créateurs. Exit la culture ouvrière ou paysanne, toutes les formes possibles et imaginables de culture populaire, en commençant par le combat politique et le combat syndical, qui se trouvent reléguées hors du champ « culturel ». Véritable élimination du politique, comme le dira Malraux : « Nous allons enfin savoir ce qui peut être autre que le politique dans l’ordre de l’esprit humain. »

Dans cette optique, quelle est la place des artistes ?

F. Lepage - Le « créateur », ce nouveau héros de la gauche, est devenu un véhicule idéologique du capitalisme, et de ses maîtres mots : innovation, liberté, pouvoir et valeur. Innovation, par exemple, quand l’art « contemporain » glorifie une nécessité de renouvellement constant et immédiat qui correspond à l’impératif de renouvellement permanent du stock de la marchandise culturelle. Ce qui est passé est dépassé, ringard et dévalué. Le ministère de la Culture finance de la « nouveauté », à l’exclusion de toute autre considération.

Liberté, quand l’art fait croire à la démocratie, à travers une fausse liberté d’expression, sans enjeux, sans objets, sans risque, et qui ne remet en cause aucun pouvoir ni aucune institution. Petites provocations gratuites et décadentes, non-événements absolus, quand les acteurs de Jan Fabre urinent « pour de vrai » dans la cour d’honneur du palais des Papes au Festival d’Avignon. Ce summum de « courage artistique » fait trembler le patronat sur ses bases ! Il s’agit, sans doute, d’une manifestation de la démocratie, d’une culture officielle, qui consiste à valoriser en permanence la liberté d’expression sans objet, et à éliminer le politique. Pouvoir, au travers de la souveraineté absolue du créateur, qui a tous les droits et dont il faut exaucer tous les caprices au nom de sa liberté d’initiative, réplique de la souveraineté du patron sur son entreprise. Aucune critique ne peut leur être adressée, ils sont « propriétaires » de leur production.

Valeur enfin, quand l’art réalise le rêve du capitalisme : fabriquer de la valeur sans fabriquer de la richesse et en éliminant totalement le travail humain. Les petits morceaux de nappes en papiers déchirés par un artiste contemporain lors de ses différents petits-déjeuners, exposés à la foire d’art contemporain de New York, puis vendus plusieurs millions d’euros avant de rejoindre la spéculation sur le « marché de l’art », sont une manifestation éclatante de la possibilité de fabriquer de la valeur sans s’embarrasser du travail, de dématérialiser la production.

Quelle solution proposer ?

 

F. Lepage - La gauche devrait remettre en cause cette organisation de la culture et prendre ses distances avec des pièges idéologiques tels que l’acriticisme du créateur individu, ou l’illusion que le soutien financier de l’État à quelques barons du théâtre, serait un combat contre l’uniformisation américaine. Le problème n’est pas artistique, il est culturel. Il consiste à faire à nouveau rentrer la politique dans la culture. Aujourd’hui, le PS et le PCF sont englués dans la « défense de la création contemporaine », qui met fin à toute véritable réflexion sur la question culturelle, et nous infantilise en nous positionnant comme simples « réceptacles béats » des lumières de créateurs tout-puissants. Reprenons la question culturelle là où Malraux l’a laissée. Construisons une culture qui soit l’expression des individus et des groupes sur leurs conditions de vie, ainsi qu’un axe de transformation sociale !

 

LIRE L'ARTICLE.

 

 

Je ne parviens pas à partager complètement cette analyse (j’y reviendrais peut-être en montrant que cette manière d’écrire l’histoire des politiques culturelles me paraît un peu schématique) mais je retiens cette hypothèse que la chose artistique est acritique voire apolitique.

 

 

 

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Published by J.C. POmpougnac Jean-Claude Pompougnac - dans La chose artistique
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  • Jean-Claude Pompougnac
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu  DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.

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