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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 09:45

Arcadi_36

UNE ARCHIVE...

Je fouille, je range, je classe... ces dernières semaines, comme vous, j'ai compris de nouveau que le pire n'est pas toujours certain. Mais quand même!

Grosse fatigue !

J'essaie de mettre de l'ordre, à défaut de pouvoir le faire dans mes idées, au moins dans mes archives... et je retrouve cette chronique de Jacques Bertin, (Policultures, septembre 2006), déjà signalée ici.

Mais comme je suis loin d'avoir son talent, je fais tourner de nouveau.

 

« Oui, il faut mettre "l'artiste au cœur de la cité". Et traiter comme il le mérite le salaud qui dans l'assistance a glissé qu'on ferait bien, aussi, de mettre la cité au coeur de l'artiste. C'est la porte ouverte à la censure et la tyrannie. Je serre la main de l'adjoint au maire, et je me casse »

Jacques Bertin, « Tous marranes », Policultures, n° 109, septembre 2006.

Jacques Bertin écrivait et ça n'a pas pris une ride :

« C'est décidé : je serai un marrane.

Un marrane ?

Les marranes étaient des Juifs espagnols et portugais qui, convertis de force au XVe siècle, continuèrent secrètement à pratiquer leur religion. Ils étaient catholiques dans la rue, à l'église ; chez eux, ils redevenaient libres.

Et donc, pauvres amis, mes chers amis, voilà la nouvelle, triste et gaie, que je vous annonce : ne pouvant plus, dans la société d'aujourd'hui, dire mes opinions simplement, justes ou erronées, astucieuses ou solennelles, étant épuisé de faire lever au premier mot le sourcil dur et le regard tueur, reculant devant la suspicion quotidienne d'être dans quelque dérive fascisante, ne trouvant plus l'écho de mes idées dans les médias qui furent quarante ans miens, j'ai décidé d'assumer pleinement ce silence obligé : je serai un marrane.

Pauvres idées… Elles finissent par n'avoir plus droit de cité qu'en moi. Ma tête est un pays où je circule seul. J'y suis libre, tant que je me tiens à l'écart des villes, des médias, de ce qu'il faut en penser

(...)

Il y a pire. Je crois dans le peuple. Son intelligence, son courage, sa dignité. Le peuple en général, et le français, en particulier. Je déteste les élites actuelles. Là, je sens bien votre interrogation angoissée : cet homme est-il - ayant gardé son secret quarante ans - un Nazi ? Oh, je suis seulement très fatigué. Si je parle de morale, on m'accuse de puritanisme ; si, quoique non-croyant, je défends l'Eglise catholique, me voilà un croisé au siège de Béziers ; si je corrige une bêtise sur les gentils Indiens écologistes, je suis un massacreur à Wounded Knee ; mon attachement à la laïcité me fait anti-arabe ; ma critique du gouvernement algérien m'enrôle à l'OAS ; si j'explique à un jeune que Le Pen n'est pas un fasciste, c'est que je le suis moi-même ; si je dis que toutes les cultures, non, ne se valent pas ; si je dis qu'on ne doit pas juger les sociétés passées, sous peine d'être un clown intellectuel ; si… si… si…

Et je m'adresse aujourd'hui à tous ceux qui partagent ma lassitude. Tous des marranes, mes amis ! Nous nous reconnaîtrons par l'obséquiosité exagérée avec laquelle nous approuverons ce qui se dit, ce qu'on en pense et ce qu'il faut en dire. Oui, ceux qui critiquent les élites sont des poujadistes ! Oui, les faux poètes émargeant au CNL sont des authentiques poètes, et la novation est sacrée. Oui, Untel est un authentique rebelle (révolté par l'injustice). Sa remise en question du ministère, dans sa dernière œuvre, montre combien est radicale sa rupture. Le ministre a bien fait de le décorer et d'augmenter sa subvention. Oui, il faut mettre "l'artiste au cœur de la cité". Et traiter comme il le mérite le salaud qui dans l'assistance a glissé qu'on ferait bien, aussi, de mettre la cité au cœur de l'artiste. C'est la porte ouverte à la censure et la tyrannie. Je serre la main de l'adjoint au maire, et je me casse".

(…)

Lire la chronique de Jacques Bertin.


 

 


 

 

 

 

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Votre blog a donné lieu à une création de notice bibliographique dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France.

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ISSN : 2270-3586

Type : document électronique, publication en série
Auteur(s) : Pompougnac, Jean-Claude (1946-.... ). Auteur du texte
Titre clé : La Cité des sens

Titre(s) : La Cité des sens [Ressource électronique] : le blog de Jean-Claude Pompougnac
Type de ressource électronique : Données textuelles et iconographiques en ligne
Publication : [Fresnes] : [Cité des sens], 2006-

Note(s) : Blogue. - Notice rédigée d'après la consultation de la ressource, 2013-11-14
Titre provenant de l'écran-titre

Périodicité : Mise à jour en continu
Indice(s) Dewey : 020.5 (22e éd.) ; 301.094 4 (22e éd.)
ISSN et titre clé : ISSN 2270-3586 = La Cité des sens
ISSN-L 2270-3586

URL : http://cite.over-blog.com/. - Format(s) de diffusion : HTML. - Accès libre et intégral. - Consulté le 2013-11-14

Notice n° : FRBNF43711075

http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb43711075f/PUBLIC


 

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Published by J.C. POmpougnac Jean-Claude Pompougnac - dans Divergences Humeurs
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MONTFORT 08/03/2017 17:32

Une approche culturelle work in progress
Si l’on pouvait se passer de l’expression « la culture »…

Texte écrit en hommage au travail inlassable du Collectif national Pouvoir d’Agir,
pour son renouveau.

Par Jean Michel Montfort,
réalisateur social et culturel,
Agence Culture toi-même !


« Les vrais exclus de la société ce sont les exclus du langage. Ils se retrouvent infirmes.
Or, parce qu'une idée ne peut être véhiculée que par le langage, ils sont donc condamnés
à l'impossibilité de s'imaginer autres que ce à quoi la société les condamne. »
Armand Gatti,
poète et dramaturge contemporain.

Né d’un père quasi illettré ouvrier charcutier savant de maints tournemains et d’une mère directrice d’école et palmes académiques à l’âge de 30 ans, résistante, fils unique de culture matriarcale bretonne, le moindre a été de tricoter avec ça après le décès prématuré de mes parents à l’âge de 62 ans, d’être ainsi présent au monde en névrose de classe, puis de se poser la question de ce que j’allais transmettre à mes 4 enfants, et plus largement, aux autres. C’est un peux prétentieux, c’est justement ma prétention. Sincèrement, elle vaut pour vous, puissiez vous avec nous tous trouver ou amplifier votre pouvoir d’agir, d’où ce qui suit.

La culture
La dimension culturelle des choses de la vie
L’art
L’expérience du « beau »
L’expansion symbolique
La création partagée
Faire culture, ensemble
Le Pouvoir de ressentir↔penser↔agir
Nous irons tous au paradigme
Les « publics » sont des personnes

La culture

Dans quelque propos que ce soit, l’usage de l’expression « culture » fait problème, car polysémique et posture de ceux croient savoir et de fait, en imposent aux autres..

Si l’on pouvait se passer de l’expression « la culture », cela nous obligerait à en parler autrement, à parler plus clairement en disant d’où l’on parle et comment nous abordons la chose. Bref, à faire des phrases plus longues au bénéfice d’une pensée plus précise, si possible à distance des clichés et des formules codées, propres aux milieux de pouvoirs et de connivences, ceux-là mêmes qui nous dominent…

Si l’on pouvait éviter de confondre la culture et l’art - une impasse spécialement française - l’on comprendrait mieux que la culture tend à établir des normes et du commun pour la société ou pour des groupes la composant, tandis que l’art s’adresse d’abord à la personne dans le registre de la surprise, de la déconcertation, du trouble des représentations admises jusque-là, et surtout d’une possibilité de se retrouver elle-même au prix de l’expérience de confrontation… D’ailleurs quelqu’un a ainsi pu dire certes imprudemment que l’art commence là où les cultures s’arrêtent !

Toutefois, concevoir et réaliser des processus et des dispositifs de création partagée artistique, champ de pratiques que ce texte va promouvoir, est un acte culturel majeur, instaurant une belle controverse sur la place culturelle des uns et des autres, sur les réalités du respect de la dignité de chacun-e et de son apport singulier en humanité. Puisse n’importe quel ou quelle d’entre nous, enfin, pouvoir se penser comme être de culture. C’est ici que réside la véritable clef du pouvoir d’agir : dans la conscience de son être au monde, être irremplaçable parmi les tous irremplaçables. Que du taf !

C’est évidemment interroger l’engagement du monde de l’art en ses rapports avec le monde tout court, à revisiter l’intelligence créative non comme fait d’un génie singulier - qui certes existe parfois - mais comme fait collectif de partage et d’élaboration.

On retiendra avec profit la définition de la culture donnée par la Déclaration de Fribourg : « le terme «culture» recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu'il donne à son existence et à son développement ».
Dès lors, chacun-e peut faire sien-ne cette définition bellement normative, clairement axée sur l’expression de l’humanité de toute personne et de tout groupe, sous condition de respect des autres.


La dimension culturelle des « choses »

Que l’on considère la vie de la personne ou celle d’un groupe humain, ces vies, nos vies, forment un tout indissociable, intriquant en systémique (interactions) les 4 dimensions fondamentales de l’existence : économiques-matérielles, environnementales-contextuelles, sociales et culturelles-politiques-spirituelles. Aussi toute approche sectorielle tend à isoler l’une des dimensions et à essentialiser les personnes et les groupes dans une seule de leurs dimensions. Cette aporie (difficulté d’ordre logique ou argumentaire) constitue pourtant le modus vivendi des institutions et des approches politiques courantes, tout comme celui des médias et des métiers, ce qui constitue un cadre de pensée idéologique réducteur. Ce désastre épistémologique a pour fâcheuse conséquence d’impenser la vie réelle et les relations systémiques complexes qui forment la trame réelle de nos existences constamment fragilisées par l’ordre dominant d’essence totalitaire (le Marché et la marchandisation sans fin de l’humain, la marchandisation du poétique, la sujétition aux normes managériales, privées ou publiques).
Si c‘est bien dans le champ culturel que s’expriment (se mettent en mots), se symbolisent et s’analysent les faits humains, celui-ci regarde les autres dimensions de la vie déjà dites ci-dessus. Il en résulte que la dimension culturelle des « choses » n’est pas à centrer sur les usages et pratiques artistiques comme cela est imposé en France par une tradition de pouvoir symbolique de l’État malrusien (issu des idées contestables d’André Malraux) et de nombre d’artistes complices et opportunistes, mais à centrer sur le dévoilement de ce en quoi toute réalité, toute pratique humaine et sociale contiennent une dimension culturelle à comprendre, à activer, à palabrer sous l’arbre des rencontres véritables, celles dont l’on sort véritablement transformé-e…

Ainsi l’on s’attachera à comprendre la dimension culturelle des faits sociaux en tous genres notamment celle des déterminants de la citoyenneté active et de la vitalité des groupes et des territoires, celle du sens du travail social et de l’effectivité du travail culturel, celle de la vie des organisations et des systèmes, celle enfin de la place de ceux qui pensent à tort ne pas en avoir, de place…

De fait il y a à activer socialement le travail de la culture précisemment là où les routines croient ne pas avoir à faire dans le registre culturel, sous peine de générer un effondrement collectif du sens (significations, sensibilités, directions).
L’art

L’art, sans faire promesse de quoi que ce soit, a pour dimension première d’être un langage du sensible et des formes, toutes disciplines confondues, invitant dans un second temps au réflexif, à l’approfondissement cultivé si la personne le peut et le veut. Bien entendu sa réception perceptive est elle même influencée par notre culture vivante, plus ou moins cultivée, en mouvements et ajustements permanents ...

L’art, quoi qu’il en soit, permet d’échapper à la tyrannie des normes lorsque celles-ci étouffent la liberté des personnes dans un contexte donné. Nos vies courantes, soumises au prosaïque de la subsistance et des effets d’un système qui méprise au fond l’humanité de l’humain, appellent des respirations, des temps et des rythmes autres où l’on puisse se recomposer soi-même. Nous subissons au quotidien une réduction identitaire implacable, car la plupart d’entre nous est réduite à une fonction sociale utilitaire, confinée à un statut social caricatural. Une ombre de nous-mêmes, où notre unité complexe de corps et d’esprit se retrouve fragmentée, notre histoire singulière négligée. Malaise dans la civilisation ?

L’art contredit cette dimension sociale réductrice en nous permettant d’échapper au conflit permanent que beaucoup ressentent entre leur être authentique et ce que la société en voit et en fait (dissociation). Pas seulement la société, parfois des proches, mais c’est une autre histoire ! L’art nous permet en quelque sorte de nous réconcilier avec nos richesses intérieures, il se situe ailleurs et contredit le jugement, l’obligation, l’injonction, le management manipulateur. Avec l’art, et peut-être essentiellement avec lui, notre intériorité peut grandir et nous rendre autres que nous-mêmes là où nous sommes assignés à rôle, place et identité de circonstances utilitaristes...

Ensuite, avec l’art, nous pouvons ressentir et exprimer une sensibilité intime que la vie sociale obligée masque, inhibe, voire interdit. Pulsions profondes et libido peuvent enfin vivre avec l’art, dans un espace intime qui ne nuit à personne. Il peut y avoir sublimation de pulsions avec l’art, évitant quelque éventuel passage à l’acte possiblement dommageable. L’on s’aperçoit que d’autres, en premier lieu les artistes, peuvent avoir avec nous nombre de sentiments, de regards et de visions similaires aux nôtres. Alors, nous ne sommes pas seuls, nous comprenons par l’art qu’il existe un ressenti humain habituellement inexprimable du fait des normes sociales, qu’il est alors possible de laisser défiler dans notre émotion et notre conscience en état de sidération. Il devient possible de trouver de nouvelles connivences, de choisir de nouvelles appartenances et communautés électives…Encore faudra t-il que nous ayons tous l’opportunité d’une telle expérience, trouver matière à oser, manière de faire et offre contextuelle probante, lesquelles supposent une vision politique humaniste sans concession et appellent l’intelligence des institutions tout comme la générosité tranquille de leurs professionnels. Le levier, c’est le courage de dire, d’intervenir, de transgresser s’il le faut - et il le faut – et cela concerne les personnes détenant quelque pouvoir dans la société.

L’expérience du « Beau »

Enfin, avec l’art (mais pas seulement lui, c’est à souligner ici), nous touchons à un universel qui n’est autre que l’émotion esthétique humaine, en écho à des cultures, des goûts et des dégoûts. Le « c’est beau » existe partout, justement parce que multiple, qu’il concerne une œuvre, un animal, le corps, un paysage voire de l’immatériel telles les conduites humaines, les cosmogonies, ou les représentations spirituelles religieuses ou laïques.
De plus, il est rare que face à du « c’est beau », nous n’ayons pas envie de le partager, tissant ainsi possiblement du lien (social par définition), fût-ce à 2 ou 3, fût-ce au risque de ne jamais savoir la vérité vraie de l’émotion intime des autres...

L’on comprend que l’art, avant que d’être connaissance ou savoir, est une expérience du poétique face au prosaïque, les deux constituant une double nécessité humaine si possible équilibrée. Pour la plupart, l’inégalité des vies humaines fait qu’il y a un déséquilibre immense lequel appelle des politiques publiques ré-équilibrantes à discrimination positive évidemment, ainsi que des projets de culture permettant aux personnes de vivre des expériences culturelles et artistiques inédites pour elles. Nous sommes tous concernés par cela...

Non « la culture », comme l’on dit, mais les politiques culturelles, les actions culturelles et les engagements d’artistes impliqués en humanité peuvent orienter différemment l’expérience humaine en cultivant le sensible, le sens esthétique, le multiple.

Aborder les choses en termes de « parcours de beauté », artistique ou autrement esthétique (parcours de paysages, lieux de bien-être, simples rencontres humaines un peu magiques...), pourrait permettre à la plupart de se former son propre jugement de goût : celui des choses, celui de soi, celui des autres…

Plus on est éloigné du poétique, plus on est exclu des registres du Beau (peut-être de surcroît du Bon et du Bien aussi), plus on a à gagner dans toute expérience esthétique. Plus on est assigné à résidence, géographique, mentale ou sociale, plus il y a urgence vitale à en sortir par des voies inhabituelles et inédites.
C’est là un enjeu politique de première importance, car s’y joue l’essentiel de l’humain : la dignité humaine et le fait d’être reconnu-e, ceci exprimable par … du symbolique.

Les possédants d’un bagage et d’un capital culturels socialement construits et reconnus ont à réfléchir sur ce qui leur a permis d’en être là. Long processus d’accrétion culturelle, su ou insu, mais doté d’une efficacité propre. Origine de classe, choix inflexible de parents modestes, détermination personnelle inébranlable ? Les supposés « exclus » ne pourront jamais rattraper quoi que ce soit - contrairement aux âneries de l’idéologie de l’égalité des chances - juste pouvoir vivre des expériences a priori impensables, susceptibles de créer non une triste « insertion » mais un vécu sensible et cognitif de leur propre irremplaçabilité au monde. Il faudra aussi, chemin faisant, comprendre qu’il n’y a pas de hiérarchie drastique des besoins de la personne, telle la pyramide dite de Maslow, lequel n’a jamais présenté ainsi ses travaux. Rejeter au dernier étage le besoin de s’accomplir serait une bêtise mortifère, faisant fi du fait que le moindre petit accomplissement, comme participer à un atelier d’écriture ou d’orature, à un travail théâtral, n’aurait pas d’effet dialectique de retour sur l’estime de soi, l’appartenance ou même son sentiment de sécurité. CQFD !

L’expansion symbolique

Le symbolique. Difficile à appréhender, il est pourtant l’expression de rapports sociaux les plus tangibles et manifestes. Le symbolique, c’est lorsque nous apportons une réponse unique à des problèmes variés, laquelle réponse acquiert une permanence dont la contrepartie obligée est la polyvalence de sa signification. Ainsi si l’on dit »cheval » dans une réunion de groupe, tout le monde comprendra ce qu’est « cheval » mais chacun aura une image mentale différente de représentation d’un cheval particulier. « Culture », c’est tout pareil, grossièrement l’on voit de quoi il peut s’agir, quoique comme disait Devos, mais chacun-e en a une représentation singulière.
Le symbolique, mieux encore le travail symbolique, n’est pas autre chose que de construire ou d’identifier un commun partageable pour un groupe constitué, pour une identité voulue, du moins pour un temps. Ce peut être un mot, un signe, une image, une œuvre, quelque chose dans laquelle on se (re)connait, du moins pour une activité ou une appartenance choisies.
Aussi, et cela devient vite évidence, il n’y a pas de groupe, de communauté, d’avenir ou de projet, si l’on ne symbolise pas ce qui fait sens et sort commun. En termes un peu techniques, nous appellerons cela susciter de l’expansion symbolique. Pas plus, pas moins.
Toutefois, il y à là à comprendre que toute démarche de culture, d’émancipation, de transformation sociale par tel ou tel groupe ou communauté, doit à la fois assurer son activité prosaïque, utile et pragmatique, en même temps que produire une production symbolique réelle, incarnée et incorporée dans une quelconque création qui la signifie dans les registres du sens, de la visibilité et de la lisibilité. C’est aussi affaire de communication humaine, de présentation aux autres et de représentation de soi, c’est exister dans et par une certaine « forme »…
Idéalement, le travail symbolique voulu et produit en conscience, devrait être une préoccupation majeure de tout groupe ou de toute organisation qui prétendent faire du social, du lien solidaire, de l’émancipation humaine. Si, au-delà des actions concrètes pragmatiques et prosaïques, l’attention n’est pas portée à en donner un écho symbolique puissant dans des formes appropriées, imaginatives, il y a risque de ne pas activer les imaginaires sociaux et leur liberté de déploiements et d’inventions. En restant collé au prosaïque, la part poétique, sensible et créatrice de l’existence humaine ne peut s’exprimer alors même que c’est elle qui procure les joies et les connivences les plus intenses. C’est avoir le nez sur le guidon, quand le paysage offre tous ses attraits et des chemins de traverse à emprunter au risque de la surprise.
En définitive, faire culture ou produire ensemble du symbolique, c’est la même chose dès lors qu’il y a œuvre de quelque substance qu’elle soit. Mais pas question de laisser quiconque sur le bord du chemin, aussi conviendra t-il d’activer des droits, des valeurs et des principes. Les Droits culturels des personnes, les valeurs républicaines démocratiques, les principes de laïcité et d’équité.

La création partagée

La création partagée désigne les situations de rencontres créatives entre des personnes et des artistes ou des savants (sciences de la nature et sciences sociales). Il s’agit d’une expérience singulière :
ni œuvre d'artiste, ni œuvre artistique ou artisanale d'une personne lambda, ni enseignement savant à sens unique, la création partagée est tout à la fois : un processus, un dispositif, une œuvre tous issus de la rencontre créative entre des artistes ou des savants et des personnes. Autrement dit, bien que chacun-e occupe sa place et sa propre histoire, une équité traverse la situation de création partagée au sens où c’est l’être au monde des parties-prenantes qui compte. Cette épaisseur humaine est rendue possible par une éthique basée sur le respect et la reconnaissance culturels, en totale réciprocité, sur la base des diversités culturelles présentes. Les cultures vivantes des personnes plus ou moins profanes sont ainsi mises en résonances et correspondances avec des cultures savantes ou artistiques, dans un processus d’élévation et de création symboliques. La notion d’œuvre acquiert par ce fait une ample dimension, propre à bousculer les clivages et les pré-carrés habituels, au profit d’un lien d’expérience et d’un sens commun en chantier. L’on y démystifie la pensée magique ou les clichés qui entourent l’art et les savoirs, tout comme on y lève les empêchements et inhibitions qui excluent la majorité du peuple de la chose culturelle. C’est tout un travail, mais celui-ci alors justement libéré des dominations.

Faire culture, ensemble

Politiquement parlant, il s’agit ni plus ni moins de mettre en situation d’apport les personnes qui sont habituellement construites en manque ou en déficit, alors laissées désespérément à l’écart de la culture dont elles sont pourtant une composante indiscutable, tout humain étant un être de culture. Comprendre que nous sommes tous irremplaçables. La création partagée se lit alors comme expérience existentielle de nature micro-politique, donnant à voir, entendre et sentir un possible partage du sensible, en tant que fait de société troublant l’ordre établi et ses violences tant réelles que symboliques.

Tout ceci peut donner corps et signification à l’idée de « faire culture ensemble », comme synthèse d’une expansion du pouvoir ressentir↔penser↔agir de tous et de chacun-e. Il y a là le ferment possible d’une citoyenneté féconde, un cheminement en pas à pas et en pas de côté, expérientiel, apte à subvertir les dominations, les exclusions et les empêchements. Dans cette perspective le désir n’est plus corrélé au seul manque (Platon), mais à une puissance d’agir (Spinoza), lucide et volontaire, au service d’un grand plus d’humanité dans notre petite humanité si chaotique…Question de dignité collective !

Le Pouvoir de ressentir↔penser↔agir

La pression utilitariste exercée par le système capitaliste, a-moral, et à sa suite par la plupart des institutions - immorales - a pour conséquence la mise en avant d’un « agir » permanent, souvent orienté obéissance à des injonctions venues d’en-haut, lesquelles se déclinent de plus en plus sur un mode paradoxant. Parfois, il n’y a même pas d’en-haut identifiable en chair et os, sinon celui qu’untel se figure dans son cerveau, répondant alors à une domination et à une dépendance insues ou inconscientes. La domination d’une pensée utilitariste inculte conduit les secteurs privés et publics à générer des méthodes de management mettant les personnes (les travailleurs et les autres) en situation de devoir répondre à des injonctions paradoxales qui conduisent à la perte de sens de ce que nous faisons, voir à nous rendre littéralement « fous », ce qui se traduit par l’intériorisation intime et maladive de phénomènes avant tout de civilisation et de société. Chacun-e peut aisément témoigner de ce qui précède, dans sa vie ou dans celle de ses proches.
Pour autant et pour d’autres bien vivants et nombreux, la violence du monde actuel est un défi personnel ou groupal d’invention de réponses inédites, de recherches et d’inventions : démocratiques, éthiques, sociales, technologiques et...poétiques ! L’examen attentif de leurs tentatives et de leurs réussites, tous genres confondus, montre qu’ils savent conjuguer les 3 grandes dimensions et temps de la créativité humaine : ressentir, penser et agir. C’est question d’exigence et d’équilibre à la fois. Dit trivialement, agir c’est coller une affiche, penser c’est avoir défini le message pertinent pour des destinataires donnés, ressentir c’est créer un graphisme et une texture sensibles dans une forme congruente qui fasse mouche. Pas si facile...mais c’est le niveau requis !

Nous irons tous au paradigme

Nos organisations - politiques, sociales, syndicales, mêmes celles culturelles souvent...- ne pensent plus assez et ne ressentent pas assez. Insolente et névrotique priorité de société donnée à un agir sans pensée féconde. Il y a donc à réenchanter le monde et à injecter vite fait bien fait du vivant dans nos organisations, sous peine d’essoufflement, d’effondrement du sens et de mort inéluctable. Il s’agit de regarder le vivant plein d’allant et en tirer leçon d’expérience. Réenchanter nos vies et nos organisations est une nécessité vitale, c’est tout le travail de la culture. Ceci vaut pour tous et pour chacun-e, qui que nous soyons, quelque soit notre costard du prosaïque et de tous les jours. C’est retrouver l’instant décisif de l’accueil au monde, par un indicible sourire et un état de joie intérieure, de l’enfant qui naît…La joie vraie et partagée, comme horizon, politique !

Un effort intellectuel de conscientisation est à faire pour renouveler nos grilles de lecture du monde que nous co-fabriquons sans cesse, parfois sans savoir. Avec Clifford Geertz, retenons que « L’homme est un animal suspendu à la toile de significations qu’il a lui-même tissée et c’est cette toile de significations qui serait la culture». L’analogie nous invite à prendre nos responsabilités, à la mesure relative de nos degrés de liberté, d’instruction, de savoirs et de connaissances. S’il fallait s’en tenir à un seul objectif, ce serait pour nous que chacun-e comprenne qu’il-elle est un être culturel irremplaçable, devant être reconnu en égale dignité parmi nous tous. C’est là le travail de la culture lequel suppose dans une démocratie atonique à réenchanter et amplifier, que soient déconstruites toutes les représentations culturelles de pouvoir, lorsqu’excluantes, inhibitrices, castratrices. Des croyances, des certitudes, des cadres de pensée et autres méta-programmes structurants les esprits - et qui font paradigmes (représentations du monde) - sont à questionner pour construire collectivement les concepts et le sens pratique d’un autre monde. Nous ne pourrons faire l’économie d’une pensée critique et de son incarnation dans des œuvres sensibles, elles-mêmes issues de nouveaux dispositifs de création, option démocratie culturelle et activation des Droits culturels de chacun-e…

Les « publics » sont des personnes

Lors de la 6ème séance d’un atelier d’écriture qui en comportait 10, un homme participant s’exclama tout à coup « ...mais les gens pourraient deviner que c’est culturel, ce que nous écrivons ! ». Difficile de trouver parole mieux à-propos pour qualifier la chose et le processus qui caractérisaient un dispositif de création littéraire partagée, portant sur une approche un peu mordante des services dits de proximité. Cet éclair d’étonnement, de lucidité et de joie mêlées révèle que se concevoir soi-même comme culturel et en plein acte culturel, ne va pas de soi. C’est que dans cet exemple les participants n’étaient pas un « public » de la culture - terme relevant du monde du « spectacle » et de ses offres - mais un groupe volontaire de « personnes », êtres de corps et d’esprit en plein acte de contribution à une œuvre collective. Ce passage micro-politique de la notion de public à celle de personne est un passage culturel à forte charge symbolique, en ce qu’il reconnaît l’expression tangible des égales dignités des gens et la manifestation de leurs identités revendiquées, qu’elles soient solidement étayées, en ajustements perpétuels voire en incertitude.
Ce qui est certain, c’est que chacun-e est alors en droit et en possibilité de se reconnaître soi-même comme multiple, phénomène salutaire face aux assignations de tous ordres.
Il va de soi que n’étant pas tous logés à la même enseigne, on pourra goût des autres aidant, porter effort avec les personnes socialement les moins à-mêmes de manier les registres du pouvoir d’agir, tant personnel que collectif. Ça peut faire sens, comme dit l’autre !

Partageons une fin non conclusive avec un aphorisme de George Christoph Liechtenberg (1742-1799) : « La surface la plus passionnante de la Terre, c'est pour nous celle du visage humain » que l’on trouve dans Le Miroir de l’âme, Éditions José Corti, 1997.

Jean Michel Montfort
Paris, le 6 mars 2017





Jean Michel Montfort
295 rue de Charenton - Hall 15 - 75012 Paris
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+33 (0)6 74 56 46 72

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  • Jean-Claude Pompougnac
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu  DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.
  • Responsable du service de la recherche à la BPI (Centre Pompidou) puis conseiller au cabinet du Ministre de la culture (Jack Lang), j'ai dirigé ensuite la Délégation au développement et aux formations de ce même ministère. A l’issue d’une alternance politique, très élégamment remercié par Jacques Toubon arrivé rue de Valois je me suis vu offrir le poste de directeur de l'Institut français de Barcelone. Quatre ans après, le ministère des affaires étrangères a jugé mes compétences insuffisamment diplomatiques. En conséquence, à partir de 1999, j'ai dirigé la DRAC Centre à Orléans. Remercié par la Droite,. j'ai ensuite crée l'un des premiers EPCC, ARCADI en Île-de-France. Remercié par la Gauche je suis devenu DAC de la ville de BONDY (93). Aujourd'hui consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture et correspondant du Comité d'histoire du MCC où j'ai contribué à la conception de séminaires et de journées d'études.

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