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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 14:32

Suite de mon post précédent, en vidéo, cette fois-ci.

sur l'excellent, et tout nouveau site de l' INA François Mitterrand, Le verbe en images.

Éclairages

Lors d'un colloque organisé à la Sorbonne par l'association "France Libertés" présidée par Danielle Mitterrand, François Mitterrand intervient devant un public composé d'étudiants français et étrangers. Il livre avec ironie et légèreté une conception de l'identité française ouverte sur le monde, s'enrichissant de l'apport d'autres cultures. Après un trait d'humour sur "nos ancêtres les Gaulois", il brosse le tableau des mouvements migratoires successifs qui ont scandé l'histoire de France, particulièrement au XXe siècle : Italiens, Espagnols, Polonais, Portugais, puis Arabes. 
Car ce discours s'inscrit plus généralement dans le contexte de la montée en puissance du parti d'extrême droite Front National (FN) et de la création, en réaction à cette montée du racisme, de collectifs et d'associations anti-racistes.

Ainsi, après la marche pour l'Égalité et Contre le Racisme à l'automne 1983, SOS Racisme est fondée le 15 octobre 1984, jour du premier anniversaire du départ de la Marche. 

Dans le même temps, le Front National de Jean-Marie Le Pen enregistre ses premiers succès électoraux significatifs. Après une première percée lors des élections cantonales de mars 1982, où il atteint des scores entre 10 et 20 % à Grande Synthe (Nord) ou à Dreux (Eure-et-Loir), le FN confirme celle-ci sur le plan national en réunissant 10,95% des voix aux élections européennes de juin 1984. Enfin, à la faveur de l'introduction d'une dose de proportionnelle pour le scrutin législatif de mars 1986, le FN fait son entrée à l'Assemblée Nationale en obtenant 35 députés.

 

© INA Vincent Duchaussoy

 

 

Sur la question de l’identité quelques autres textes à étudier.

François Jullien : «Une culture n’a pas d’identité car elle ne cesse de se transformer»

Dans son dernier ouvrage, le philosophe et sinologue s’oppose au concept figé d’«identité» et défend celui de «ressources culturelles» telles que les langues mortes et vivantes. Des outils à disposition de tous, mais menacés par la mondialisation et le communautarisme.

Accéder au texte.

Michel Serres dans Libération du 19 novembre 2009

Confondre l’identité et l’appartenance est une faute de logique, réglée par les mathématiciens. Ou vous dites a est a, je suis je, et voilà l’identité ; ou vous dites a appartient à telle collection, et voilà l’appartenance. Cette erreur expose à dire n’importe quoi. Mais elle se double d’un crime politique : le racisme. Dire, en effet, de tel ou tel qu’il est noir ou juif ou femme est une phrase raciste parce qu’elle confond l’appartenance et l’identité. Je ne suis pas français ou gascon, mais j’appartiens aux groupes de ceux qui portent dans leur poche une carte rédigée dans la même langue que la mienne et de ceux qui, parfois, rêvent en occitan. Réduire quelqu’un à une seule de ses appartenances peut le condamner à la persécution. Or cette erreur, or cette injure nous les commettons quand nous disons : identité religieuse, culturelle, nationale… Non, il s’agit d’appartenances. 

Accéder au texte.

 

Michel Serres : Corps et identité, mais qui sommes-nous ?

 

Grand entretien avec Michel Serres à propos de l’identité. La différence entre identité et appartenance est fondamentale. La confusion quotidienne conduit au racisme. Une fois rétablie la notion d’identité, Michel Serres revient sur l’hominescence, une évolution de la conception de l’homme apparue dès les années 1950. Il évoque aussi le rapport à notre corps, à notre mort -pour lui, il existe trois sortes de mort- et aux autres.

 

Accéder au contenu sur Canal Académie.

 

Et sur ce blog

Identité culturelle, identité nationale 

Analyse fouillée et éclairante proposée par Étienne Balibar à partir des réflexions présentées à la Table ronde sur "Identité et Culture" organisée à l'UNESCO les 14 et 15 décembre 1989 par la Division de Philosophie et des Sciences Humaines. Le début de ce texte, reproduit ici est une invitation à le (re) découvrir.



 



 

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Publication : [Fresnes] : [Cité des sens], 2006-

Note(s) : Blogue. - Notice rédigée d'après la consultation de la ressource, 2013-11-14
Titre provenant de l'écran-titre

Périodicité : Mise à jour en continu
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26 octobre 2016 3 26 /10 /octobre /2016 08:48

Nous sommes français, nos ancêtres les gaulois, un peu romains, un peu germains, un peu juifs, un peu italiens, un petit peu espagnols, de plus en plus portugais, peut-être qui sait polonais, et je me demande si déjà nous ne sommes pas un peu arabes ? Je reconnais que voici une phrase imprudente. C'est celle-là qui sera épinglée. 

François Mitterrand; 1987.

Allocution de M. François Mitterrand, Président de la République, à l'occasion du colloque sur "la pluralité des cultures" organisé par la Fondation "France-Libertés" à La Sorbonne, Paris, lundi 18 mai 1987.

Je vous remercie de la manière précisément dont vous avez réservé votre hospitalité au Président de la République. Je n'ai pas le sentiment qu'il s'agissait d'un accueil spécifiquement révérenciel, mais d'une sorte de relation qui s'est créée à travers le temps, par les combats et les prises de position que la rigueur des temps oblige, surtout lorsque l'on parle du sujet qui vous occupe : culture, race, ethnie, origine, langage, avec tout ce que le mot culture évoque, la façon d'avancer, de comprendre et de sentir d'une société donnée. Qui pourrait croire un instant que je ne suis pas, au moins autant que quiconque, attaché aux valeurs dites traditionnelles qui ont fait la France ?

 

Mais je constate, pour commencer, que parmi ces valeurs traditionnelles, il y a toujours eu l'ouverture. La France est un pays qui a été fait à travers le temps et dès le premier jour par l'apport de cultures, cet apport de cultures étant représenté par des peuples en mouvement, un certain nombre d'invasions, de conquêtes, qui se sont imbriquées avec le fond même de notre population, avant la conquête romaine et les entrées massives venues de Germanie. Tout cela s'est fondu. Une sorte de langue commune a fini par s'édifier, une sorte de bas latin, mélangé de celte et de mots germaniques. Le français, vaille que vaille, est sorti de là, pour former une langue assez pure pour qu'elle apparaisse aujourd'hui comme l'un des grands rameaux capables d'exprimer la pensée de l'humanité.
Alors cela, naturellement, nous y tenons, j'y tiens. 

(...)

Les cultures - vous dites "plurielles" c'est le mot à la mode, voilà un mot que je n'avais pas mis dans mon vocabulaire habituellement, je savais bien ce que c'était que le "pluriel", je l'avais appris dans ma grammaire, les cultures plurielles cela fait partie de ces mots, de ces expressions qui traversent tout d'un coup, puis ensuite deviennent quelque chose d'inscrit dans les modes de langage constant.

Les cultures plurielles sont différentes, elles ont parfois quelque peine à communiquer. On croit parfois qu'elles ne pourront pas communiquer. Que de fois ai-je entendu dire l'émigration italienne, portugaise, espagnole, c'est facile, c'est le même rameau. Ce n'était pas si facile que cela lorsqu'ils sont arrivés : les parents de Zola ou ceux de Gambetta étaient considérés comme des gêneurs qui venaient prendre la place des paysans ou des commerçants français. Cela aurait été dommage de les renvoyer.
Puis on a dit que ce serait beaucoup plus difficile avec des Slaves. Parce que les Slaves, naturellement, écrivent d'une façon bizarre, là-bas, du côté de Byzance. Enfin, ce n'est pas tout à fait du voisinage. Ensuite, qui pense aujourd'hui que les Polonais de France n'ont pas été - je vous le disais pour commencer - un enrichissement de tous ordres : ethnique, industriel, commercial, linguistique, culturel pour la France ?
Alors, on entend dire quand même, c'est beaucoup plus difficile maintenant avec les Arabes, avec la langue arabe, avec la culture et une religion différentes. Ce n'est pas tellement sûr que les religions des pays que je viens de citer eussent été si semblables qu'elles apparaissent. Mais enfin, celle là, c'est différent, c'est peut-être le même Dieu, mais ce n'est peut-être pas pareil et c'est une culture différente. Il y a eu des conflits, il y a eu des combats, il y a eu des luttes pour la possession du sud de l'Europe, des côtes méditerranéennes. Les religions ont inspiré des luttes parfois fanatiques.
Il y a eu des haines que l'on croyait puisées dans le sang et puis finalement, si l'on écrivait la contre-histoire de tout cela, on s'apercevrait que l'interpénétration dans chacune des zones terrestres où la civilisation islamique et la civilisation chrétienne se sont rencontrées, où les langues romanes ont rencontré la langue arabe, que cette interpénétration a produit des richesses culturelles considérables, remarquables et durables. Et que cela peut être parfaitement assimilé par les uns et par les autres. Regardez de quelle façon la France, à dominante catholique pendant si longtemps, fut impressionnée par la culture biblique, à quel point tout ce qui vient de la civilisation juive, fait partie finalement presque de nos réflexes. Sans doute parce qu'une tradition s'est établie par les rites religieux, par les explications dogmatiques.
Nous sommes français, nos ancêtres les gaulois, un peu romains, un peu germains, un peu juifs, un peu italiens, un petit peu espagnols, de plus en plus portugais, peut-être qui sait polonais, et je me demande si déjà nous ne sommes pas un peu arabes ? Je reconnais que voici une phrase imprudente. C'est celle-là qui sera épinglée. Et qui incitera à dire vous voyez bien, c'est le Président de la République qui l'a dit. Ils me la répéteront peut-être sans mettre exactement le même sens aux propos que je tiens.
Je voudrais vous faire comprendre pour terminer, que je suis l'un de ces Français de province, d'une toute petite province, qui ont beau rechercher leurs origines, - c'est un goût que l'on prend à mesure que l'on vieillit - venu du centre de la France, et qui n'arrive pas à trouver l'un de ses ancêtres.

(...)

 

Je dis cela simplement pour vous montrer que l'expérience de ma vie, et la connaissance de l'histoire du pays qui est le nôtre m'ont conduit à recevoir tout ce qui venait de l'autre, dès lors qu'il était reçu dans la volonté de préserver l'essentiel de soi-même, sa propre continuité, sa propre identité, dès lors que l'on n'opposait pas sa propre faiblesse à la force d'expansion des autres, dès lors que l'on avait le sentiment qu'en fin de compte, rien n'avait de sens qui ne serait universel.
Ayant compris cela, je suis sorti de ma province et je souhaite qu'à travers les générations, les Français qui viendront après moi, fiers quand même de ce qu'ont été ceux d'avant, considèrent que ceux d'après, ceux du siècle prochain seront plus forts, seront plus riches de culture, seront des Français plus proches de l'universel et donc de la compréhension des affaires du monde, s'ils savent admettre et comprendre les autres cultures pour en faire aussi leur propre culture. Cela se lie à des choix politiques en certaines circonstances. Je voudrais bien que ces choix politiques n'altèrent pas ce type de débat, et que puissent siéger dans des assemblées comme celle-ci, des femmes et des hommes dont les conceptions de politique intérieure sont diverses, mais qui sauraient s'allier pour refuser tous les appels de l'inconscient ou de je ne sais quel subconscient mal réglé ou mal dirigé. Qui seraient capables de choisir l'unité de la France à construire plutôt que le regret vain, parfois inintelligent, le refus de vivre dans son temps, ou le rêve de je ne sais quel âge d'or qui n'a jamais existé. Savoir que si âge d'or il y a jamais, c'est celui que nous construirons, celui que vous saurez construire, vous qui vous appliquez à la définition de cultures - plurielles -. Celui que nous construirons, avec les autres et par les autres, pour être davantage encore ce que nous sommes.

Merci.


Lire l’intégralité du discours.

 


 

Chapitres précédents

φ

Droits culturels : continuons le débat.

 

Le mérite des contributions évoquées dans cette note est de constituer un appel à la vigilance : la récente inclusion des droits culturels dans l’article 103 de la loi NOTRe, désormais une loi de notre République, ne saurait en aucune manière clore le débat.

 

Droits culturels : une longue histoire

 

Il est peut-être utile de situer le débat récent sur l’inscription ou non dans la législation française du concept de droits culturels dans un horizon historique plus large que celui de la signature par la France, dans les années 2000, de conventions internationales portant sur la nécessité de reconnaître, protéger et promouvoir la diversité culturelle.

 

Des droits culturels (1968) aux droits culturels (2015)

 

Je voudrais continuer le parcours engagé dans ces notes précédentes, de façon à attirer l’attention sur l’histoire des notions successives ou sédimentées qui ont fondé et légitimé l’intervention publique dans les affaires culturelles.Toutefois, je ne suis en aucune manière historien. Il ne s’agit donc que « d’arrêts sur image »...

 

Droits culturels : débat public ou théâtre d'ombres ?

 

"Le défi lancé est tout autre : penser, ensemble, la différence par laquelle toutes les sociétés (en des modalités variables) ont séparé et séparent du quotidien ordinaire, un domaine particulier de l'activité humaine, et les dépendances qui inscrivent (de diverses manières) l'invention esthétique et intellectuelle dans ses conditions de possibilité et d'intelligibilité".

(Roger Chartier, 1991).

 

Droits culturels et développement durable.

 Le paradigme du développement culturel, orienté par les valeurs de la démocratie culturelle, est entré en relation avec l’attention internationale accrue portée aux conditions d’un développement durable, depuis le rapport Brundtland (1987) jusqu’aux Déclarations de l’Unesco sur la diversité culturelle (2001, 2005), la fondation de l’Union des Cités et Gouvernements Locaux pour le développement culturel (Agenda 21 de la culture) et la Déclaration de Fribourg sur les Droits Culturels (2007).

 

 

φ


 

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 08:50

Quelques références pour faire suite à ma dernière note Monde de la culture et barbarie du management.

 

« J’ai essayé de passer ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie, pourquoi elle en a été souvent l’alliée, le décor, le chœur au sens du chœur d’une tragédie grecque. »

Ce qui me hante, entretien avec G. Steiner,

Antoine Spire, Editions Bord de l’eau, 1999.George Steiner

Lorsque la culture ne remplit plus sa mission anthropologique de donner du sens et d'inscrire dans l'histoire l'existence singulière autant que collective, qu'elle ne permet plus d'imaginer, il suffit d'une vague de désespérance sociale pour que les opinions les plus folles, la force la plus inhumaine, la folie la plus barbare viennent suppléer au manque de penser.

ADELHAUSER, GORI, SAURET

La folie évaluation. Les nouvelles fabrique de la servitude. Ed. Mille et une nuits, 2001


 

Façonner la sensibilité et l’intellect entraîne naturellement l’individu et, par conséquent, la société dans laquelle il s’insère, à adopter une conduite rationnelle et bénéfique. Qu’il revienne à l’éducation d’assurer le progrès moral et politique, tel était bien le dogme laïc : l’instruction publique par l’entremise des lycées, bibliothèques municipales et cours du soir se substituait aux illuminations intérieures, aux élans vers la perfection morale, jusque là sanctionnés, pour une poignée d’élus, par la religion. .... Là ou fleurissait la culture, la barbarie était par définition un cauchemar du passé.

(…)

Nous savons maintenant qu’il n’en était pas ainsi… Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien et même le renforcement des institutions, de l’appareil et de l’éthique de la haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration …. Nous savons aussi – et cette fois-ci les preuves sont solides, bien que la raison s’obstine à les ignorer - que des qualités évidentes de finesse littéraire et de sens esthétique peuvent voisiner chez le même individu, avec des attitudes barbares, délibérément sadiques. Des hommes comme Hans Franck, qui avait la haute main sur la « solution finale » en Europe de l’Est, étaient des connaisseurs exigeants, et parfois même de bons interprètes, de Bach et Mozart. On compte parmi les ronds de cuir de la torture ou de la chambre à gaz des admirateurs de Goethe ou des amoureux de Rilke.

 

Georges Steiner Le Chateau de Barbe bleue

Cité par Jean-Michel Lucas dans Réponse à l’article de Michel Guérin On ne cultive que les riches

"Deux types de barbarie coexistent et parfois se combattent. Le premier est cette barbarie de masse aujourd’hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l’histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître. On s’en offusque en 2016 en découvrant les images ou les témoignages dans l’État islamique, mais les millions de morts des camps nazis, des goulags soviétiques, de la révolution culturelle chinoise comme du génocide perpétré par les Khmers rouges rappellent, s’il en était besoin, que l’abomination barbare n’est pas propre au XXIe siècle ni à l’Islam ! Ce qui distingue la première des quatre autres qui l’ont précédée dans l’histoire, c’est simplement la racine du fanatisme religieux.

Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages…), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre. Au point que tous les maux de la société semblent avoir pour origine l’économique, comme c’est la conviction du ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. Au nom de la compétitivité, tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu’à instaurer des organisations du travail déshumanisantes comme en atteste le phénomène exponentiel de burn-out. Déshumanisantes, mais aussi contre efficientes à l’heure où la rentabilité des entreprises est davantage conditionnée à la qualité de l’immatériel (coopération, prise d’initiatives, sens de la responsabilité, créativité, hybridation des services et des métiers, intégration, management, etc.) qu’à la quantité du matériel (ratios financiers, fonds propres, cours de bourse, etc.). Ainsi la compétitivité est sa propre ennemie. Cette situation est liée au refus d’aborder les réalités du monde, de la société, et de l’individu dans leur complexité".

Edgar Morin : « Le temps est venu de changer de civilisation »

© : Denis Lafay | La Tribune

 

Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé.

 L’amour du passé n’a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire. Comme toutes les activités humaines, la révolution puise toute sa sève dans une tradition. Marx l’a si bien senti qu’il a tenu à faire remonter cette tradition aux âges les plus lointains en faisant de la lutte des classes l’unique principe d’explication historique. Au début de ce siècle encore, peu de choses en Europe étaient plus près du Moyen Âge que le syndicalisme français, unique reflet chez nous de l’esprit des corporations. Les faibles restes de ce syndicalisme sont au nombre des étincelles sur lesquelles il est le plus urgent de souffler.

 

Depuis plusieurs siècles, les hommes de race blanche ont détruit du passé partout, stupidement, aveuglément, chez eux et hors de chez eux. Si à certains égards il y a eu néanmoins progrès véritable au cours de cette période, ce n’est pas à cause de cette rage, mais malgré elle, sous l’impulsion du peu de passé demeuré vivant.

Le passé détruit ne revient jamais plus. La destruction du passé est peut-être le plus grand crime. Aujourd’hui, la conservation du peu qui reste devrait devenir presque une idée fixe. Il faut arrêter le déracinement terrible que produisent toujours les méthodes coloniales des Européens, même sous leurs formes les moins cruelles. 


Simone WeilL’Enracinement (1943)

 

La globalisation est une transformation dont il serait absurde de méconnaître l’importance. Il ne serait pas moins absurde de croire qu’elle va imposer un modèle unique. Tout au contraire, à travers les confrontations qu’elle rend possibles, à travers les nouveaux rapports de force qu’elle rend visibles, elle produit un autre répertoire de différences. À cet égard, le problème me paraît moins être celui de sauvegarder ces différences comme traces du passé, que de comprendre ce que les protagonistes, anciens et nouveaux, vont faire d’elles.
Mais cela suppose peut-être que nous – j’entends : les sociétés occidentales, qui se sont longtemps réservé le privilège du déchiffrement et de l’interprétation de l’histoire – commencions par reconnaître que ce privilège est désormais partagé. La prophétie d’une catastrophe civilisationnelle, que l’on entend parfois annoncer, pourrait bien n’être qu’une manière de dire que nous ne sommes plus les seuls maîtres du jeu. Il y a là un réajustement qui est sans nul doute difficile mais qui pourrait, à terme, être salutaire – et qui, de toute façon, ne nous laisse guère de choix. C’est sans doute de là qu’il faut repartir.

Jacques REVEL

Extrait de Le passé est devenu une valeur refuge

 

Conversation avec Jacques Revel, Historien par Caroline Gaudriault © Zig-Zag Blog.com

 

 

Voir aussi, sur La Cité des sens, Le spectacle de la tragédie et la violence de l'histoire.

 

 

 

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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 08:50

Traiter de manière séparée ce qui relèverait d'un « secteur culturel » et les soubresauts violents de la réalité sociale relève d'une sorte d'aveuglement.

 

Il y a quelque chose de moins en moins supportable dans l’entre soi qu'ont fini par produire plusieurs décennies de développement des productions artistiques et des politiques culturelles (au demeurant, forts estimables en soi). Au fil du temps, on aboutit à cette « évidence » qu'il y a un secteur de « la culture », un « monde de la culture ».

L'évidence produit l'aveuglement dès lors que l'on traite de manière séparée la chose artistique ou les question dites « culturelles », à l'écart des tourments du social et de la violence faite aux groupes et au personnes. Elle facilité l'oubli ( massif ou momentané) du fait que que nous vivons l’époque étrange d’une culture qui veut en finir avec l’humanité.

L'expression n'émane pas d'un penseur labellisé du contemporain, ni d'un indigné illustre ou médiatique mais d'un historien du droit et psychanalyste, cité par un psychologue exerçant au sein de l’Association Handicap Recherche et Santé mentale de Lyon (ARMH).

Au sein d’un environnement hospitalier contraint où les professionnels doivent faire plus avec moins de moyens, le management se place comme l’arme relationnelle de la gestion. Et à travers lui, l’efficience est une règle de bonne gestion désormais incontournable. Dans ce contexte, l’humain est mis à mal, dépouillé petit à petit de sa capacité de réflexion ainsi que de son langage.

Penser un hôpital comme une entreprise qui doit être rentable, est, à mon sens, d’une stupidité sans nom. Mais c’est bien dans la lignée néolibérale pour laquelle toute activité humaine doit répondre à une logique de marché. Et quand on a décidé de répondre favorablement à une telle injonction, quand on fait trop vite allégeance au système, on décide dans le même temps, qu’on le veuille ou non, de dégrader la qualité des soins.

Le management comme arme  relationnelle de la gestion.

Ça existe déjà d’ailleurs, comme le relève un cadre supérieur de santé, Christophe Pacific, par ailleurs docteur en philosophie, dans un texte qui s’appelle Du mépris rentable au management durable au travers de ce qui s’appelle les procédures dégradées, quand on ne remplace pas l’absentéisme de courte durée. Ce qui représente somme toute un moindre mal. Mais le risque serait de penser ce moindre mal comme un bien en soi et de s’habituer à ce moindre mal comme seul remède.

Et dans le petit monde du soin, à l’hôpital, les contraintes managériales ne se laissent pas réinterroger, sous peine d’être vécu tel un renégat (ne pas coller à l’esprit d’entreprise, ne pas être loyal !) et ces contraintes ininterrogeables s’immiscent dans le soin par le biais de la gestion, et de son bras armé : le management.

Quel lien entre les deux ? J’emprunte à Étienne Rodin (sociologue, consultant pour les entreprises) ce passage de son excellent livre L’horreur managériale, un passage assez éclairant : La gestion, … trop économique, manque d’humanité. Autrement dit : elle ne s’attaque pas assez à l’humain… Le management est l’arme relationnelle de la gestion. Si la gestion est trop strictement économique et objective, le management lui sert de relais émotionnel et subjectif. Le management instille les impératifs gestionnaires dans la sphère cognitive, il facilite leur intériorisation. Ainsi fleurissent les coachs en tous genres, symptômes et agents de cette pénétration psychologique. Dès lors, le management prend possession des fors intérieurs afin de les orienter vers l’impératif de travail et de productivité, double impératif auquel ils doivent consentir pour mieux être enrôlés.

Ce qui pousse des humains à mépriser l’humanité

Curieusement, quand Rodin nous dit que la gestion ne s’attaque pas assez à l’humain, il rejoint là ce que dit d’une autre façon Pierre Legendre : Nous vivons l’époque étrange d’une culture qui veut en finir avec l’humanité. Ce qui devrait peut-être nous interroger, nous qui travaillons avec des humains et qui, théoriquement, faisons œuvre d’humanité ! Nous pourrions utilement nous demander ce qui pousse des humains à mépriser l’humanité, ce qui, dans un autre champ, pousse des médecins à participer à la destruction de l’hôpital public ou participant au service public ?

(...)

Mais le management au fait, qu’est-ce que c’est ? (...)

© Francis Dumont Psychologue ARHM Lyonfrancis.dumont@arhm.fr

Lire la suite sur le site Infirmiers.com

 

J'invite à lire cette analyse dans son entier en considérant l’hôpital évoqué ici comme un cas particulier du monde du travail et des entreprises en général.

Et j'invite aussi à la rapprocher de ce texte fort éclairant que citait Jack Ralite, lors d'un colloque, à Metz, en novembre 2011


 

Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l'œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d‘art n’a pas d’adresse chez le désœuvré.

Yves CLOT

 

Le travail contre la culture ?

Yves Clot,

Titulaire de la Chaire de psychologie du travail du CNAM.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d'un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme! Le travail est fait pour travailler! On respire dehors !

Et pourtant, sous le masque d‘une mobilisation de tous les instants, une immobilisation. psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’ «externalisation de la respiration», figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette sur-activité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L‘efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler — on le sait, on le sent — c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce qu’on fait. C’est le temps qu’on perd pour en gagner, l’imagination de ce qu’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l'interruption de l'action, là où l'action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par—delà le déjà fait et au—delà du déjà dit. Le temps libre c‘est d'abord la liberté qu’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. La possibilité gardée intacte de s’étonner; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer. Si la France doit se remettre au travail que ce soit plutôt celui—là.

Voilà qui prend sans doute à contre—pied "l'homme nouveau" du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort qu’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser.

Qui n’a pas connu ce désœuvrement? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail. Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit la. La suractivité laisse la vie en jachère. L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l'œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d‘art n’a pas d’adresse chez le désœuvré.

Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en consommable culturel, n‘est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour «boxeur manchot». La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle.

Car lorsqu'on assèche le continent du travail de son potentiel créatif on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim.

Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour-vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui. . .

 

© Yves Clot, La Croix du 1 1 Mars 2007.

 

Pour aller encore plus loin :

Le harcèlement moral au travail est-il l’expression d’une société malade ?

Un débat enregistré le 4 octobre 2016 (France Culture, Collège des Bernardins).

Marie-France Hirigoyen, psychiatre et psychothérapeute

Christelle Mazza, avocate

Samuel Rouvillois, théologien et philosophe.

Le blog Chantiers de culture.

A propos de ce blog

Animé par une équipe de journalistes et de contributeurs reconnus dans leur domaine, ce blog a pour objectif de mettre en rapport deux thèmes souvent opposés : culture et travail. Or, d’hier à aujourd’hui, le geste au travail recèle une portée ou une dimension culturelles. De la même manière, l’acte culturel, en quelque domaine que ce soit, est le fruit d’un procès de travail.

D’où son ambition à travers analyses, chroniques, dossiers et critiques : élever l’art de la dispute au rang d’outil majeur dans la compréhension et la transformation du monde, donner à voir ce que font et disent hommes et femmes au travail de la plume ou de l’enclume, mettre en perspective et signifier en quoi leur ouvrage est porteur de sens en vue d’une émancipation individuelle et collective. Quels que soient leur rang sur l’échiquier social, leur place dans le domaine de la production ou de la création.

Une manière singulière de donner corps aux propos d’Antonin Artaud, dans « Le théâtre et son double » : « Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ».

Yonnel Liégeois

 

 

 

 

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17 octobre 2016 1 17 /10 /octobre /2016 08:50

Car, selon tous les historiens, autant par conviction personnelle que par stratégie institutionnelle, Malraux aurait délibérément choisi d’écarter l’éducation comme champ d’action de son ministère. Mais comment une telle position peut-elle s’accorder avec l’importance qu’il attribue à l’art et à la culture dans la société ? Une telle ambition est-elle compatible avec l’absence de toute transmission ? Malraux rejetait-il l’éducation en tant que telle, ou plutôt l’orientation que donnait à celle-ci le système scolaire de son temps ?

Jean-Miguel Pire

Il devrait être de bonne et salutaire pratique de rappeler, à temps et à contretemps, en quoi le travail historique problématise, éclaire, approfondit, complexifie les récits communément acceptés et les idées reçues. Il ne s'agit pas de substituer une nouvelle version plus juste ou plus officielle aux chroniques antérieures mais de laisser ouvert le débat public, le partage des savoirs et la confrontation des idées.

Il faut donc lire attentivement la contribution suivante judicieusement portée à connaissance sur le Carnet de recherches du Comité d'histoire du Ministère de la culture.


 Malraux contre l’éducation ou contre l’Éducation nationale ?  

Brève généalogie d’une occasion manquée, par Jean-Miguel Piredirecteur-adjoint de HISTARA (EPHE)

Communication prononcée lors du colloque « Malraux, l’art, le sacré. Actualités du Musée imaginaire » à l’INHA, les 31 mars et 1er avril 2016

Quelle est la part stratégique des raisons avancées par Malraux quand il insiste sur la profonde différence qu’il y aurait entre son ministère et l’Éducation nationale ? Identifier la part stratégique, c’est-à-dire pointer les excès éventuels de ce discours par rapport à la pensée du ministre. Sa théorie du choc esthétique est connue. Elle repose sur l’idée que l’art détient un message seulement accessible par le dialogue direct, la rencontre, la « présence » avec l’œuvre. Cette théorie semble donc postuler que la connaissance sur l’art n’est pas nécessaire et qu’elle peut même faire écran à l’expérience esthétique en sa radicalité. Dans la geste malrucienne, la création d’un ministère dédié permettait donc de concentrer l’effort de l’État pour favoriser cette relation directe du public avec les œuvres. C’est ainsi que le nouveau ministère se voit dédié à l’amour de l’art et se distingue d’un ministère consacré au savoir sur l’art. Le mot le plus explicite de Malraux dans ce registre est, à juste titre, universellement célèbre, tant il est inédit dans l’histoire politique et administrative, surtout prononcé à l’Assemblée nationale : « la connaissance est à l’école et à l’université, et l’amour est à nous ». Mais s’agit-il ici d’une simple répartition des tâches ? Cela reviendrait à dire que l’amour et la connaissance sont deux ordres absolument distincts. Pourtant, est-ce que l’amour ne peut susciter le désir de connaître ? 2
L’excès d’un tel partage ne laisse pas d’interroger. Comment s’empêcher de penser qu’il a pu être motivé par des considérations relevant d’une stratégie politico-administrative bien comprise ? L’analyse du contexte historique permet de le penser. Les circonstances de l’invention du ministère sont connues. Il s’agissait surtout d’offrir à Malraux un poste sur mesure. Hors de cela, la création d’une administration dédiée à la culture ne semblait guère une priorité. Les bases politiques en étaient donc assez fragiles et, d’emblée, il fallait s’employer à justifier la nécessité d’une telle création. A cet égard, la première priorité était sans aucun doute de se distinguer de l’Éducation nationale : un ministère massif, légitime, ancien, intrinsèquement lié à la fondation de la République et à sa mission civilisatrice. Malraux éprouve d’autant moins de difficulté à opérer cette distinction que l’Éducation nationale, ses méthodes et son univers, lui sont profondément étrangers. Autodidacte lui-même, il n’a que peu d’expérience personnelle des mondes scolaires et universitaires. Sur le plan politique, il nourrit même à leur égard une vive méfiance.

(...)

Malraux a donc renoncé à agir dans le champ scolaire. Sans doute le respect de son périmètre ministériel lui enjoignait-il la prudence. Non seulement, il s’est interdit d’investir ce territoire, mais il a préféré ériger ce renoncement en choix délibéré, quitte à ne pas être compris. Il a préféré déployer une dialectique sans doute exaltante, mais mal perçue par le monde politico-administratif. Sans doute pour cette raison, son discours s’est révélé contre-productif au regard des ambitions affichées par le nouveau ministère. Une certaine fascination pour un verbe brillant mais toujours plus difficile à faire résonner avec l’inscription dans la réalité administrative, a contribué à isoler la Rue de Valois quand il aurait fallu valoriser la transversalité de sa mission sociétale vis-à-vis de l’art. Placer la culture au cœur de la vie supposait de la situer aussi au cœur de l’action publique, en dépassant les frontières ministérielles et administratives. Dans son rapport sur la refondation de la politique culturelle en 1997, Jacques Rigaud évoque la nécessité de faire de la politique culturelle moins un « secteur » qu’une « dimension » de l’État. À tout le moins est-elle assurément une dimension de l’éducation. L’ignorance de cette nécessité a causé de l’un des grands rendez-vous manqué de Malraux. En 1959, le moment était pourtant venu de rompre avec la relégation de l’art par l’Éducation nationale, avec la vision étouffante et figée des œuvres. Le nouveau ministère de la Culture constituait un formidable véhicule pour faire progresser, au cœur de l’État, un discours neuf sur la transmission de l’art, discours qui aurait si bien vibré avec la quête malrucienne. Cette prise de distance de Malraux avec l’Éducation nationale devait avoir des effets redoutables, puisqu’elle a été perçue comme une dévalorisation de l’éducation artistique. Érigée en une étrange « théorie », ce rejet a été naturellement mis au débit de Malraux et volontiers caricaturée, notamment par Marc Fumaroli, qui, dans son État culturel, dresse le portrait douteux d’un Malraux ennemi de tout savoir.

Texte intégral disponible sur le Carnet de recherches du Comité d'histoire du Ministère de la culture et de la communication.

 

On peut aussi consulter quelques une des notes consacrées par La Cité des sens à l'histoire des politiques culturelles :

Histoire des politiques de la culture.

Politiques culturelles : images d'archives

Aux oubliettes de l'histoire.

Les riches heures de la démocratisation culturelle.

Livre, lecture et politiques de démocratisation culturelle.

De la démocratisation de la culture.

 

Voir aussi :

 Les pages du Comité d'histoire du Ministère de la culture.

Le site de l'Association pour le développement de l'histoire culturelle (ADHC).


 

 

 

 

 

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6 octobre 2016 4 06 /10 /octobre /2016 08:24
Une histoire sociale et culturelle des arts.

« Ce qui entend le plus de bêtises au monde est peut-être un tableau de musée. »

Journal des Goncourt, 1887.

Depuis quelques décennies, les « arts » font l’objet de recherches qui relèvent de différentes disciplines des sciences sociales : historiens, anthropologues ou sociologues ont, plus particulièrement, fait entrer dans le champ de leurs observations et de leurs analyses les artistes, leur statut et leur carrière, leurs œuvres et leurs pratiques, leurs institutions, de même que la réception de leurs productions et les phénomènes d’appropriation ou d’acculturation dont celles-ci ont été l’objet. Par-delà la question récurrente de l’interdisciplinarité, cette configuration témoigne que les « arts », échappant pour partie à une conception positiviste de l’histoire de l’art canonique – celle d’une connaissance des vies d’artistes et d’une science de l’attribution –, ne sont pas en situation de totale autonomie par rapport à l’ensemble de l’histoire des sociétés et peuvent, voire doivent, être appréhendés par des disciplines diverses, souvent proches et aux apports complémentaires, qui, si elles possèdent chacune leur histoire, leurs outils et leur forme d’écriture, s’enrichissent aussi de croisements et de dialogues méthodologiques. Ce volume collectif, dirigé par un historien et un historien de l’art qui travaillent dans le même laboratoire de recherche en sciences humaines et sociales, souhaite rendre compte de cette diversité disciplinaire et ouvrir des rapprochements. Des historiens, des historiens de l’art, du cinéma, de la littérature, de la musique, de la danse ou du théâtre et une sociologue de l’art et de la culture ont accepté de relever ce défi intellectuel dans un projet éditorial commun. En réalité, ces découpages académiques, issus de la plus ou moins longue histoire de ces disciplines et de leurs bifurcations ou ramifications parfois très récentes, que façonnent aussi parfois des rivalités institutionnelles, ne sont plus des obstacles à l’heure où les convergences entre les sciences historiques semblent se multiplier et au moment où les questions de l’histoire de l’art, du goût et de l’esthétique sont aussi prises en charge par les sciences cognitives, comme le montrent les expérimentations du robot humanoïde Berenson conduites depuis 2012, par l’anthropologue Denis Vidal et le roboticien Philippe Gaussier, dans le cadre des collections du musée du quai Branly . On pourra objecter que le propos est large, puisqu’il s’agit de couvrir pas moins de cinq siècles de l’histoire des arts – de la Renaissance à aujourd’hui – et dans tous les domaines de la création artistique : non seulement la peinture, la sculpture, l’architecture, mais aussi les arts décoratifs, la musique, la danse et le cinéma. En outre, le champ d’étude déborde amplement le périmètre traditionnel de l’histoire de l’art – celui des objets visuels –, et participe plus largement, sans exclusive, des problématiques de l’histoire culturelle, pour intégrer d’autres objets ou pratiques tels que l’urbanisme ou la propagande, le spectacle vivant, la littérature ou la musique .

Mais l’ambition de ce travail collectif est surtout de croiser les approches et les corpus, les notions et les échelles, les périodes et les formes, les ères et les aires, pour définir les conditions et les opérations de création, de diffusion et de réception qui qualifient et légitiment les œuvres d’art en tant que telles. C’est donc, à ce titre, croire dans la possibilité de construire une histoire sociale et culturelle des arts qui a désormais de nombreux partisans, mais dont les opposants sont encore légion, forts d’une conception esthétisante et élitiste de l’art où affleure encore la vieille théorie romantique de « l’art pour l’art ».

Ce parti pris d’une histoire culturelle et sociale des arts se reflète dans le titre choisi qui, préférant l’usage du pluriel à celui du singulier, propose une « histoire des arts », c’est-à-dire – au-delà de l’intitulé adopté en 2005 pour les programmes scolaires des cycles de l’école primaire et de la formation secondaire – une histoire des formes de l’expression artistique, dans ses dimensions matérielles ou immatérielles, pérennes ou éphémères. La forme adoptée pour cet ouvrage se situe à la charnière de l’essai et du manuel, offrant non pas un panorama complet de la création sur cinq siècles, mais des éclairages thématiques, qui traitent dans la longue durée de questions problématisées. Dans la première partie, en une vingtaine de chapitres, le lecteur pourra aborder des notions telles que l’histoire des « -ismes », la critique d’art, le statut de l’artiste, le rôle des institutions artistiques, les phénomènes d’utilité ou de patrimonialisation, l’art enrôlé par la propagande ou encore l’urbanisme. L’appareil critique, sous forme de notes de bas de page, est volontairement réduit aux sources; une orientation bibliographique accompagne chaque contribution, susceptible d’enrichir la réflexion du lecteur. La démonstration s’appuie sur une iconographie variée, qui se veut représentative. Dans une perspective didactique, les chapitres peuvent comporter de surcroît des encadrés susceptibles de décliner des analyses d’œuvres ou des mises au point, comme ils offrent la possibilité de présenter des artistes ou des objets sous la forme de focus. Dans une deuxième partie intitulée « Aperçus », sont proposés des dossiers de trois à quatre documents, de nature diverse (œuvres, archives, textes, photographies, etc.), référencés, mis en perspective, analysés et commentés. Chaque dossier permet de traiter des questions particulières, afin de conforter ou préciser les thèmes abordés dans la première partie de l’ouvrage : du mécénat princier à la vie d’artiste sous la Révolution ; de l’art utile sous le Front populaire aux musiques populaires du xxe  siècle; de la marchandisation du patrimoine à la géopolitique au cœur des pratiques et des réceptions artistiques. L’enjeu scientifique et pédagogique de ce projet éditorial est multiple : fournir un guide susceptible d’être mobilisé autant par les étudiants que par les enseignants du secondaire; proposer une vision de l’histoire des arts au travers de morceaux choisis, qui puisse renforcer la culture générale des lecteurs. Il s’agit aussi de rendre plus facilement accessibles des recherches récentes, trop souvent connues des seuls spécialistes; conviction partagée, déjà expérimentée sous d’autres formes . Aussi, l’ouvrage vise un large lectorat, du grand public cultivé aux étudiants, en passant par les enseignants du secondaire, particulièrement ceux qui sont chargés des enseignements d’« histoire des arts », au collège et au lycée, dans une perspective interdisciplinaire articulant les approches artistique, littéraire, historique et sociologique.


 

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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 08:35

Les États Généraux de la Culture se créèrent en 1987 suite à la venue en France de la 5, chaîne de Berlusconi, et contre la vente de TF1 au groupe Bouygues. Ils se déployèrent en quatre étapes aux salles pleines : Théâtre de l’Est Parisien (9 février), Tour de France en 16 villes (printemps), Théâtre de Paris (17 juin) et un Zénith comble (16 novembre).

L’élaboration d’une Déclaration des droits de la culture,en procède,traduite depuis en 14 langues, véritable sursaut éthique de tout le monde des arts et lettres, sans rivage,et proclameront six obligations : audace de la création, obligation de production, élan du pluralisme, volonté de maîtrise nationale de la distribution, atout d’un large public, besoin de coopération internationale.

Pendant 20 ans, en France, notamment à Cannes et en Avignon, en Afrique (7 pays), au Chili et en Colombie, à Berlin, à Prague, en Italie et en Suisse, en URSS, aux États-Unis et au Canada, au Conseil de l’Europe, les réflexions et les actions se multiplièrent gardant à l’esprit qu’un peuple qui abandonne son imaginaire culturel à l’affairisme se condamne à des libertés précaires.

C’est ainsi qu’avec d’autres, nous avons conquis « l’exception culturelle », fait rejeter l’AMI (Accord Multilatéral sur l’Investissement), fait échouer la conférence de l’OMC à Seattle, fait en sorte de ne pas appliquer la convergence à la conférence de Birmingham, nous avons aussi réfléchi sur les nouvelles technologies et la culture, défendu le droit d’auteur, particulièrement le droit moral, et bien d’autres choses. Ces actions et d’autres ont fait que les États Généraux (ni association, ni syndicat, ni parti) ont constitué l’un des plus grands mouvements culturels que la France ait connu après la Seconde Guerre mondiale. Ce fut un chant général culturel, riche de ses diversités nationales, sans étatisme plébiscitaire, ni affairisme publicitaire, qui a toujours sa raison d’être, notamment depuis la reprise de l’AMI sous une forme encore plus pernicieuse, celle du TAFTA (Trans-Atlantic Free Trade Agreement, en français Accord commercial transatlantique).

Jack Ralite


 

© INA. Ministère de la Culture et de la Communication, sur le site En Scènes, le spectacle vivant en vidéo. 

à noter : Le mercredi 12 octobre 2016

Les États généraux de la culture.

Rencontre avec Jack Ralite,

entouré de Dominique Blanc, Jean-Paul Dekiss, Nedim Gürsel,

Claudine Joseph, Abdelatif Laabi, Daniel Mesguich, Pierre Musso,

Jean-Claude Petit, Serge Regourd, Pierre Santini

Débat animé par Laurent Fleury,

professeur de sociologie à l’Université Paris Diderot

avec Bernard Faivre d’Arcier,

membre du Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication

Le mercredi 12 octobre 2016

de 14h30 à 17h30

à l’amphithéâtre Buffon

Université Paris Diderot

15, rue Hélène Brion

75 013 Paris

Entrée gratuite sur inscription obligatoire

à : comitehistoire@culture.gouv.fr ou 01 40 15 79 71

Cette rencontre inaugure les Journées Diderot « Culture et Politique » du Master « Politiques culturelles » et est organisée par l’axe « Art, culture et politique » du Laboratoire du Changement Social et Politique ainsi que par le Comité d’histoire du Ministère de la Culture et de la Communication.

 

Voir aussi :

États généraux de la culture. notice de Vincent Dubois pour le Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, CNR,  Larousse, p. 259-260, 2001.

Texte de la Déclaration des droits de la Culture

Adoptée par les Etats Généraux de la culture le 17 juin 1987 au Théâtre de Paris et proclamée le 16 novembre 1987 au Zénith à Paris

 


 

 

 

 

 

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30 septembre 2016 5 30 /09 /septembre /2016 16:11

 

Il faut apprendre à faire humanité ensemble. Pour cela, il faut tenter de dépasser la nécessaire démocratisation culturelle pour défricher, modestement, mais résolument, les chemins de la démocratie culturelle. Voilà la conviction essentielle et le grand combat à mener au XXIe siècle : l’invention d’un humanisme de la diversité qui répondra aux fermetures des nationalismes. Un humanisme de la diversité adapté aux identités composites de notre temps, fondé sur les droits culturels des personnes.

Jean-Michel Le Boulanger formule un triple constat :

  1. « La France souffre de mal maîtriser la mutation de son rapport au monde. Elle souffre d’une “identité malheureuse”, inquiète, méfiante devant l’Autre comme dans l’avenir. »

  2.  « La France est, avec la Turquie, le dernier pays d’Europe à refuser de ratifier la Charte européenne des langues minoritaires ? »

  3.  « Un sentiment de déclassement ronge tant et tant de nos contemporains ».

(…)

Par ailleurs, si une large majorité des Français et tous les hommes de bonne volonté partagent cette aspiration rhizomique harmonieuse et féconde – émergence d’une ‘identité-relation’ au sein d’un ‘universel concret’ incarné dans un ‘ici-ailleurs’ – toute la difficulté réside dans le modus operandi  : les mises en œuvre des échanges et des transmissions entre individus et territoires ; la mise en pratique de nouvelles sphères de partage susceptibles de retisser du lien vivant ; la composition concrète d’une musique psycho-sociale paisible, voire heureuse ; la formulation normative (et le déploiement contraignant ?) d’une éthique citoyenne du respect et de la bienfaisance.


 

Quand j’ai abordé la question de l’identité, je suis parti de la distinction opérée par Deleuze et Guattari, entre la notion de racine unique et la notion de rhizome. Deleuze et Guattari, dans un des chapitres de Mille Plateaux [qui a été publié d’abord en petit volume sous le titre le Rhizomes], soulignent cette différence. Ils l’établissent du point de vue du fonctionnement de la pensée, la pensée de la racine et la pensée du rhizome. La racine unique est celle qui tue autour d’elle alors que le rhizome est la racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines. J’ai appliqué cette image au principe d’identité. Et je l’ai fait aussi en fonction d’une « catégorisation des cultures » qui m’est propre, d’une division des cultures en cultures ataviques et cultures composites. (Introduction à une Poétique du Divers, Edouard Glissant).

Lire l'intégralité de le recension.

 

© Nicolas Roberti. Unidivers.fr, le magazine culturel de Rennes et de Bretagne.

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 09:15

Création sociale et innovations culturelles.

 

Sont proposés dans cette rubrique quelques sites, ressources, répertoires sur les expériences que mènent, hélas trop souvent loin des micros et des caméras, ceux qui persistent à croire aux rôles fondateurs de l'action artistique, du partage des savoirs, de la transmission culturelle et de la délibération démocratique en vue de contribuer à  l'émancipation des individus et la construction du vivre ensemble.

   

 

17. Chantiers ouverts au public : remixer l'action publique


 


 

Chantiers ouverts au public. Design des politiques publiques, Pauline Scherer (coord.), La 27e Région, La Documentation française, Paris, 2015, 498 p., ISBN : 978-2-11-009932-7, 29 €.

Comment redonner du sens à l’action publique et la rendre à nouveau désirable ? Cette problématique est au centre du travail de la 27e Région depuis 2008. Avec l’ouvrage collectif Chantiers ouverts au public l’association semble être arrivée à une étape de bilan, qu’elle partage dans un livre-objet qui nous invite à voyager entre corpus théorique, contributions critiques, défis lancés à l’action publique, boîte à outils et retours d’expériences documentés.

© Sylvia Andriantsimahavandy dans la Revue de l'Observatoire des politiques culturelles.

 

En savoir plus.

 

Voir la page : Création sociale et innovations culturelles.

 

 

 
 

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 08:55

 

Sous le titre N’enfermons pas l’art dans une soi-disant culture populaire , le quotidien Le Monde a publié le 16 septembre dernier une libre opinion de Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille.

Depuis deux décennies au moins, la question essentielle de la culture est la grande absente des discours politiques. Si l’on considère qu’en politique, la parole est un acte, cet envahissant silence devient un acte politique par défaut. Or, s’il en était besoin, notre actualité démontre comment les questions de l’art et de la culture sont au cœur des tragédies qui nous bouleversent et combien elles constituent un enjeu plus important que toutes les considérations économiques.

Cela est d’autant plus grave que les glissements idéologiques vers des positions populistes ou démagogiques qui prétendent qu’une culture « élitaire » aurait pris la place d’une autre, nécessairement plus légitime, dite culture « populaire » semblent rester sans réponse. Déjà, certaines villes s’engouffrent dans le vide et profitent de l’absence d’un vaste discours affichant une réelle volonté politique. Le plus triste est que ce manque de courage trouve des alliés dans des sphères de la société que l’on voudrait plus éclairées : certains médias, et jusqu’à des services du ministère concerné se complaisent volontiers dans cette simplification.

L’échec de la démocratisation culturelle

Depuis des années, on ne cesse de répéter que la politique culturelle de la France est un échec puisque seulement 10 % environ des Français fréquentent les théâtres, objet pourtant d’une importante aide publique. Cette fausse évidence porte un nom : l’échec de la démocratisation culturelle.

L’accès à la totalité de l’article est protégé


En savoir plus

Pour saisir le ressort de l’argumentation de J.M. Hordé, on peut se reporter à la recension, publiée en 2011, de son ouvrage Le Démocratiseur – De quelle médiocrité la démocratisation culturelle est-elle aujourd’hui l’aveu ? (Les Solitaires intempestifs).

Pour Hordé, l’angle mort de la démocratisation tient à ce qu’on cherche moins à rendre "accessible" (Malraux) qu’à rendre "disponible", moins à"populariser" qu’à "saisir le déjà populaire". "L’intimidation" est le slogan anxiogène que le démocratiseur met en avant pour invalider toute action culturelle audacieuse.

Or, pour Hordé, opposé à cette politique de la peur et cette haine des élites, il ne faut pas confondre "une commune possibilité d’accès avec une égalisation de l’usage".

"L’art divise avant de rassembler", souligne-t-il. "Les oeuvres de la culture ne sont pas spontanément unificatrices ; or la nouvelle idéologie du pouvoir s’organise sur le rêve de l’Un. Il prend le nom de populaire."

Le seul échec d’une politique culturelle cohérente est de "renoncer à l’expérience en tant qu’elle peut rater". Pour l’auteur, dont le Théâtre de la Bastille a su séduire un public, à partir d’une exigence et de prises de risque, l’urgence politique pousse à "refonder la nécessité de l’aide publique sur une conception commune de l’enjeu artistique et démocratique". Or, fonder une politique artistique et culturelle sur la demande, "c’est renoncer à un principe fondamental : comprendre que ce qui assemble diffère de ce qui est déjà assemblé".

Ce texte fort et sincère pose un cadre idéologique essentiel. Le problème ici soulevé touche bien à la fonction que l’Etat doit assigner au ministère de la Culture : doit-il rester "le simple ordonnateur de notre commun assentiment" ou un soutien de la création artistique, même la plus risquée, pour qui "le geste de partage qui partage est le véritable indice démocratique" ?

 

© par Jean-Marie Durand, Les Inrocks, Août 2011.

 

A celles et ceux qui trouveraient ces propos ( à commencer par le sempiternel : depuis -indiquer la durée de votre choix- , la question essentielle de la culture est la grande absente des discours politiques) passablement rebattus, La Cité des sens propose d’écouter une autre voix, moins connue, certes, qui s'exprime sur un site déjà évoqué ici : Indisciplines. Savoirs, nature, cultures et alternatives sociales.

 

Celle de Larbi benBelkacem

En vrac. Pas d’ironie svp, je débute.
Un préambule un peu long pour expliquer notre démarche.

Nous sommes une compagnie d’écriture et de danse contemporaine, nous produisons des spectacles et animons des ateliers de médiation culturelle en direction de publics divers.

(…)

Le pire est dans l’aspect culture pour tous : on nous conseille de favoriser l’émergence de cultures les plus diverses possibles, mais en respectant une hiérarchie : les créations d’excellence, pour les lieux d’excellence tels que les théâtres subventionnés, et d’autres, que j’appelle créations de médiocrité, pour les lieux médiocres. Voilà la situation de la culture en France, et ce, depuis l’abandon de l’Éducation Populaire et la création du ministère de la culture.
Nous croyons que la Culture est Une, jamais plurielle. Accepter une hiérarchie, c’est condamner le peuple aux spectacles de qualité inférieure. C’est le but de la culture telle qu’elle a été mise en place par les gouvernements depuis 1960. La Culture est dangereuse pour les pouvoirs, ce sont les artistes qu’on enferme ou qu’on tue dans les dictatures.
Les fractures sociales sont provoquées par les fractures culturelles.

La démocratisation de la culture s’est souvent faite d’une façon telle que les résultats en ont déçus les initiateurs.

Pour la diffusion de la culture, je ne sais que trois voies possibles:
-La première procède de l’imprégnation, par la « naissance ». Pour le bénéficiaire, elle va de soi.
-La seconde, plus commune, nécessite la participation de missionnaires, d’éducateurs.
-La troisième, moins connue, est l’appropriation d’un patrimoine auquel « on » n’a pas droit.

Transmission héréditaire, Distribution, Vol : Trois mécanismes d’acquisition que l’on retrouve dans tous les moyens de diffusion et d’acquisition des biens, qu’ils soient matériels ou non.
La Transmission se révèle avoir un excellent rendement. Les bénéficiaires peuvent en critiquer les modalités, ils en acceptent les avantages.
La Distribution n’a de limites que celles des « missionnaires ». Celles ci sont, hélas, vite atteintes.
Le Vol n’est pas compris, pas étudié. C’est à dessein que j’emploie le mot « vol », car les bénéficiaires s’emploient bien vite à le légaliser, le « blanchir ».

C’est un peu le bordel, mais je demande de l’aide pour corriger, élargir, rétrécir ou annuler les éléments discutables.
Et ils le sont tous.

Lire le post

 

Et aussi celui-ci

Les esthètes.

Ecrit par Larbi benBelkacem, 29 Déc 2015, 26 commentaires

Je hais les esthètes. Je les hais pour ce qu’ils sont. Je les hais surtout pour ce qu’ils font. Je les hais pour avoir kidnappé les mots pour dire. Pour avoir privatisé le chemin qui va de l’émotion aux mots, des mots à l’émotion. Je les hais pour avoir fait en sorte que nul, s’il n’est de la famille, n’osera pas dire simplement, sereinement, qu’il aime ou qu’il n’aime pas. Je les hais pour nous avoir enjôlés par leur grande âme, ouverte à la beauté, à la pure joie, au pur bonheur. Je les hais pour nous avoir engeôlés dans les chromos saint-sulpiciens, saint-sulmerdiens, dans la musique légère ou lourde, dans les guidécares. Je les hais pour nous avoir repoussés là où il n’y a rien à dire. Je les hais pour le rouge de la honte qui nous monte au front quand ils nous pressent de dire nos émotions devant la beauté. Je les hais de nous faire sentir ridicules avec nos petits mots, nos petites phrases. Je les hais pour leurs mots sensibles, pour leurs phrases bien scandées, polies. Je les hais pour avoir séduit et entravé les poètes afin qu’ils n’aient aucune longueur d’avance. Je les hais pour avoir fait une arme des mots. Je les hais pour avoir adopté le jugement de dieu, où le meilleur frappeur a raison, où le plus beau parleur a raison. Je les hais pour le mépris de nous-mêmes dans lequel ils nous ont enfermés. Je les hais pour nous avoir préparés à donner raison au meilleur parleur, au meilleur tribun, au meilleur démagogue. Je les hais parce qu’ils ont toujours balisé le chemin des gourmands de pouvoir, qui savent pouvoir compter sur eux. Je les hais, et ce n’est pas tout, pour avoir décanaillé l’art.

Malfaiteurs, va!

Lire le post (et les commentaires...)

 

 


 

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  • Chercheur à la BPI puis conseiller au cabinet du ministre de la culture, dirige la DDF puis de l'Institut français de Barcelone, DRAC Centre. Crée ARCADI,  puis DAC de BONDY (93). Consultant. Membre de l'Institut de coopération pour la culture. Correspondant du Comité d'histoire du MCC.
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