Culture, éducation, droits culturels.

Publié le par Jean-Claude Pompougnac

Pour prolonger les contributions signalées dans les deux notes précédentes :

Culture, éducation, scolarisation.

Culture, éducations scolarisation #2

je propose aujourd’hui de franchir la frontière septentrionale de notre belle patrie, mère des arts et de partager une belle réalisation de l'excellent association belge Culture et démocratie.

 

 

 
Neuf essentiels pour l'éducation artistique et culturelle

«Neuf essentiels» est une initiative éditoriale de Culture & Démocratie qui consiste en la compilation, introduite et commentée, de notices bibliographiques concernant des ouvrages incontournables pour qui veut s'informer sur un sujet d'actualité qui touche à la culture et/ou à la démocratie.

Ces Neuf essentiels pour l’éducation artistique et culturelle présentent, en introduction, la synthèse des observations et des analyses conduites par Culture & Démocratie sur la question depuis plus de dix ans. 

Déficit d’éducation artistique et culturelle : l’expression ne suffit pas à décrire la situation d’un système éducatif qui, pour des raisons d’efficience supposée, fait l’impasse sur les contenus de savoir, les compétences et les pratiques relevant de l’artistique et du culturel. Cet ouvrage collectif, réalisé sous la direction de Sabine de Ville, reprendra toutes les raisons qui conduisent à penser cette éducation artistique et culturelle à l’aune de considérations politiques (droits culturels), philosophiques (appréhension du symbolique, émancipation personnelle) et pédagogiques (et si ce champ disciplinaire avait la capacité de construire des compétences nouvelles, capables de réenchanter/réaménager toute l’expérience scolaire ?). 

Les ouvrages référencés traiteront de la culture, de la médiation culturelle, des relations culture/création et enseignement, des résidences d’artistes, de l’éducation à l’image et plus généralement des enjeux politiques, philosophiques et pédagogiques de l’éducation artistique et culturelle.


 

Extraits :

ET SI L’ÉCOLE PARTAGEAIT LA CULTURE ?

Et si elle partageait au moins le questionnement culturel ? Cette paraphrase du titre de Serge Saada pose la question cruciale. L’école est évidemment culturelle, par nature et par mission. Mais quelle culture transmet-elle et partage-t-elle le plus aujourd’hui ? Quels sont ses arbitrages ? Osons le dire. Ils sont du côté d’une spécialisation des savoirs en raison de leur efficience supposée, pour assurer si possible, l’insertion professionnelle de tous. Savoirs utiles ou présumés tels. La culture telle que nous l’entendons, associant héritages et formes contemporaines pour ce qui est de l’art, traditions, lecture du monde, systèmes de pensée, expériences infiniment diverses pour ce qui est de la culture, ces savoirs considérés comme moins utiles sont beaucoup moins partagés.

Pages 7-8

(...)

L’ÉCOLE DES CULTURES : CARREFOUR ET MILLE-FEUILLE

L’école n’est évidemment plus l’unique productrice de savoir et de culture. Elle est confrontée aujourd’hui, plus vivement qu’autrefois, à d’autres modes de rapport au savoir, à d’autres territoires d’expression, d’autres langages et d’autres pratiques culturelles. Elle se trouve aussi au carrefour de multiples cultures. Il lui appartient de les repérer et de s’en saisir pour offrir, en les articulant au mieux, une proposition de formation et d’éducation qui fasse sens. Ce défi est particulièrement délicat car l’école d’aujourd’hui est un véritable mille-feuille culturel (voir tableau en pages 104-105). La culture des médias et internet en particulier, entre production industrielle et expressions urbaines d’aujourd’hui, est un des principaux vecteurs d’identification des enfants et des adolescents. Passant par les multiples canaux visuels et sonores qu’ils se sont appropriés depuis l’enfance, cette culture influence puissamment leur vision du monde, leur manière de penser et leur comportement. Mais alors que ce déferlement d’images modèle, voire reconfigure leur quotidienneté personnelle, familiale et collective, la culture de l’image – son analyse, sa production – est ignorée par l’école. Plus les jeunes en consomment, de façon passive ou active, moins l’école s’en occupe. La culture d’origine des familles issues de l’immigration constitue un autre socle de références. Ses valeurs traditionnelles sont en négociation constante, sinon en conflit ouvert avec la culture scolaire et avec le mainstream culturel qui submerge les écrans. La culture dite légitimée, classique ou savante, expressions théâtrales, littéraires, musicales ou plastiques de la tradition occidentale, fait le gros des contenus culturels scolaires mais cette culture est de plus en plus considérée – y compris par les enseignants – comme hors de portée, difficile ou ne faisant plus sens aujourd’hui. La création contemporaine est ressentie comme encore moins accessible, réservée aux élites, aux amateurs ou aux écoles d’art. Cette culture savante autrefois largement légitimée a désormais un statut plus fragile10 tandis que s’imposent des savoirs et des compétences jugées plus utiles. Quant à la culture traditionnelle non occidentale, elle suppose une érudition et des pratiques si peu familières aux enseignants qu’elles sont très rarement traitées et légitimées dans nos classes pourtant cosmopolites.

Pages 18-19

(...)

Télécharger Neuf essentiels pour l'éducation artistique et culturelle (PDF).

 

 

 

Puisque nous sommes en Belgique, restons-y avec cette pertinente tribune, publiée dans

La Libre Belgique du 12 novembre dernier.

 

 

 

Déployons les droits culturels pour répondre à la fatigue démocratique

 

Notre époque est habitée par une incertitude grandissante sur la capacité des démocraties libérales de s’ordonner encore aux droits humains. La crise de l’accueil des personnes exilées est l’un des symptômes du risque de naufrage des États de droit, à l’échelle de l’Europe entière. Un processus de "déshumanisation" est en cours. La même incertitude concerne les droits du vivant et des générations futures, la protection de la biodiversité et du climat.

La fatigue démocratique ainsi nourrie menace le désir social, culturel et politique de démocratie, socle vivant d’un État de droit. Nous sommes à la recherche d’un "paradigme", d’une représentation commune de ce qui nous permettrait de faire société à travers débats et conflits, négociations et arbitrages, sans violence.

Nous sommes également à la recherche d’un dépassement des limites de la représentation dans un contexte de grande complexité. Une démocratie limitée, capacitaire, discontinue ne suffit pas à construire un lien de confiance entre représentés et représentants.

Pourtant, l’appétit et le désir de démocratie sont là puissants, omniprésents dans de multiples dimensions des résistances, dans le mouvement mondial de "Youth for climate", des ZAD aux "Communs", de "Me Too" à la "Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés", notamment.

L’hypothèse du paradigme culturel (1)

Le paradigme qui a structuré les démocraties libérales fut longtemps de nature politique, centré sur la construction et l’orientation de l’État de droit. Il a marqué l’époque de la fin du XVIIIe siècle, jusqu’au milieu du XIXe siècle. Ce conflit politique perdure mais sa centralité s’estompe, notamment du fait de la mondialisation des échanges, de la marchandisation des sociétés et de la marginalisation des acteurs publics.

Le paradigme fut ensuite de nature socio-économique. Il a structuré l’époque qui commence au milieu du XIXe, jusqu’à la fin des années soixante du XXe siècle. La distribution et la redistribution de la richesse étaient au cœur de la construction et de l’orientation de l’État social. Ce conflit socio-économique perdure, mais son sens lui échappe, du fait de la réincorporation massive de culture dans la socio-économie, de la tertiairisation et de la puissance du capitalisme informationnel.

Le paradigme qui s’annonce depuis une cinquantaine d’années serait de nature culturelle. Au-delà comme en travers de la question du pouvoir politique, au-delà comme en travers de la question de la distribution sociale des richesses économiques, c’est la question du sens du développement, du sens de la vie sociale, qui serait centrale. Cette question est profondément de nature culturelle et doit être mise au travail par des démarches, méthodes et pratiques culturelles.

Les conflits à nommer et conduire sont de nature culturelle : ils mobilisent la résistance des individus, seuls et en commun, contre l’expropriation de leur autonomie de sujets libres, du fait des entreprises, des États ou des mouvements qui entravent le déploiement de cette liberté première, la colonisent ou la détournent de notre commune humanité.

Construire ce questionnement, donner forces et formes au paradigme culturel, suppose massivement une nouvelle époque des droits humains, en l’occurrence celle des droits culturels.

Déployer les droits culturels (2)

Le développement effectif et intensif des droits culturels et des dimensions culturelles des droits humains est la matrice d’une démocratie approfondie et continue, investie dans l’ensemble des fonctions collectives, dans les services publics, dans les entreprises, dans les associations comme dans les mouvements sociaux. Faire advenir cette époque des droits culturels suppose trois dynamiques, partiellement enchevêtrées et interdépendantes :

Du côté des mouvements sociaux, du syndicalisme, du monde associatif, de l’économie sociale et solidaire, internaliser l’exigence d’une pratique intensive des droits culturels, redonner vigueur aux pratiques porteuses d’éducation populaire, explorer les dimensions culturelles des conflits.

Du côté des acteurs culturels et des institutions artistiques, porter l’exigence des droits culturels dans l’espace et le temps de la création partagée, en déployant des interventions sociétales et des résidences artistiques dans les circonstances sociales où se font et se défont les liens qui font civilisation.

Du côté des politiques culturelles, soutenir massivement la mobilisation des droits culturels dans les politiques culturelles et dans les politiques culturelles transversales, hors les murs, dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les entreprises, dans les écoles et les universités, dans les lieux d’accueil des personnes âgées, dans les quartiers, les villes et les villages. La politique culturelle s’esquisse ici comme politique générale.

Une politique générale, investie du référentiel des droits culturels et des dimensions culturelles des droits humains, annonce une nouvelle époque de la démocratie : dans l’espace et la distance où se trame le lien de la représentation politique ou sociale, d’innombrables délibérations, nourries par d’innombrables citoyennes et citoyens, donneront une expression collectivement mieux réfléchie et culturellement construite à cet immense désir de démocratie.

Des nouvelles conditions - de revenus et de droits sociaux - devront nourrir cet élargissement des droits, ce déploiement de l’effectivité culturelle des droits humains.

(1) Cf. Alain Touraine, Un nouveau paradigme. Pour comprendre le monde d’aujourd’hui, Paris, Fayard, 2005.

  1. Cf. en particulier la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels, 2007 et P. MEYER-BISCH, "Dossier sur la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels/Analyse des droits culturels", in Droits fondamentaux, N. 07, 2008.

    Une opinion de Françoise Tulkens, ancienne juge, vice-présidente de la Cour européenne des droits de l'homme, présidente du Quartier des Arts ; Luc Carton, philosophe, vice-président de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels de Fribourg (Suisse) ; Sabine de Ville, présidente de Culture&Démocratie (Bruxelles) et Bernard Foccroulle, musicien, ancien directeur de la Monnaie, membre fondateur de Culture&Démocratie.

 

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Un immense désir de démocratie - Déployer les droits culturels et les dimensions culturelles des droits humains".

La question des droits culturels sur La Cité des sens.

 

 

 

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C
Merci de nous signaler ces textes de Culture et démocratie.
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