Peuples meurtris, mémoires blessées, histoires croisées.

Publié le par Jean-Claude Pompougnac

Livre scolaire réalisé en cinq ans à l’initiative du Peace Research Institute for the Middle East (PRIME), une ONG pacifiste, afin de réunir en un seul ouvrage deux histoires nationales : palestinienne et israélienne. Il résulte d’un travail avec six professeurs d’histoire israéliens et six professeurs d’histoire palestiniens (et 700 élèves). Il fut coordonné par Dan Bar-On, israélien, qui enseigne la psychologie à l’Université Ben Gourion de Beer-Sheva et Sami Adwan palestinien, qui enseigne l’éducation à l’Université de Bethléem, deux professeurs d’université membres du PRIME.

Ce livre a paru en italien aux éditions Una Città et en français aux éditions Liana Levi (2004, 2008, 158 pages). Il a été préfacé par Pierre Vidal-Naquet.

 

L’équivalent exact en anglais du titre de ce livre est Learning Each Other’s Historical Narrative : ce titre est plus parlant qu’en français. Le livre se fixe en effet pour objet de fournir aux enseignants d’histoire des écoles secondaires palestiniennes et israéliennes les moyens de transmettre l’histoire contemporaine du Proche Orient dans le but proclamé de « désarmer » la manière d’enseigner, simultanément dans les classes des écoles des deux bords. Trois versions de ce livre ont déjà été éditées, traduites en hébreu et en arabe, et testées dans des classes en Israël et dans les territoires palestiniens. Est-il nécessaire de préciser que ce livre n’a été accepté par aucune des instances éducatives officielles des deux pays en conflit ?

En 2002, deux équipes de six enseignants d’histoire furent recrutées, des deux côtés du conflit. Rassemblées dans un lieu tiers, une école luthérienne nommée Talitha Kumi à Beit Jala, entre Jérusalem et Bethlehem, ces deux équipes travaillèrent séparément, avec pour consigne la relation de trois événements historiques : la déclaration Balfour, la guerre de 1948 et l’Intifada palestinienne de 1987(...) La première édition de ce livre a paru dès la fin de l’année 2002, sous la forme d’un manuel scolaire traduit en hébreu et en arabe.

© Vincent Mégevand

Lire la recension : Autour du Livre « Histoire de l'autre »


 

Certes de part et d’autre on est parfois dans le mythe. Si la colonisation comme “retour” relève du mythe, que dire de la définition du “Mur occidental” dit mur des lamentations, comme appartenant à la mosquée Al Aqsa et devant commémorer non le Temple mais l’envol du prophète Mahomet sur la jument Bouraq ? Il n’est pas certain non plus que le roi David ait conquis Jérusalem sur un peuple arabe. Et de toute façon, à quoi servent, de part et d’autre, ces légendes ? Les deux peuples ont été traumatisés, les Israéliens par le souvenir du génocide, les Palestiniens par celui de l’expulsion. Il serait puéril de leur demander d’écrire la même histoire. Il est déjà admirable qu’ils acceptent de coexister dans deux récits parallèles.
Je souhaite bon vent à cette magnifique entreprise.

Pierre Vidal-Naquet, préface à l'édition française.

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En juin 2005, la revue Projet (publication jésuite) a publié un passionnant entretien avec les initiateurs de cette recherche et de cet ouvrage. Propos recueillis par Clémence Bosselut et Stephan Clauss, volontaires en Palestine.

 

Extraits.

 

Sami Adwan

Pour les élèves comme pour les enseignants, accueillir à l’intérieur même de leur classe le récit de l’autre, le récit de l’ennemi, est très exigeant. Je pense à ces questions d’élèves palestiniens : « Pourquoi nous enseignez-vous cela maintenant ? Cela fait-il partie de la normalisation ? ». Ce mot a une connotation très négative pour des Palestiniens ! « Croyez-vous que ce qu’ils racontent soit vrai ? Sinon, pourquoi l’enseignez-vous ? ». Ce sont de très bonnes questions, que nous devons prendre en compte sans renoncer à notre projet. Nous ne sommes pas là pour délégitimer le récit de l’autre, nous voulons ouvrir une porte, ouvrir un espace pour penser l’existence de l’autre : que soit considéré comme naturel le fait qu’il n’existe pas un récit unique. Or tous, Palestiniens et Israéliens, nous avons grandi en apprenant qu’il n’en existait qu’un seul, légitime et véritable : le nôtre ! C’est pour cela que nous ne voulons pas d’un récit commun, unificateur. 


 

Dan Bar-On

L’histoire est aussi une arme. Elle peut nous exploser à la face si on ne la désamorce pas. Pour la désamorcer, il est nécessaire de reconnaître exactement ce qui s’est passé. Chacun doit écouter comment l’autre voit l’histoire, comment il construit son identité autour de son propre récit. Les Palestiniens et les Israéliens ne sont pas prêts pour un récit commun mais au moins ils peuvent s’écouter, respecter ce fait qu’il existe une autre manière de voir l’histoire.

Sami Adwan

Les récits ne seront vraiment achevés que lorsque nos objectifs seront atteints. Et nos objectifs sont d’abord de changer la réalité. C’est pour cette raison que nous ne parlons pas d’« histoire » mais de « récits ». Nous savons bien que les récits changent au fur et à mesure que le contexte évolue. Parfois, nous nous interrogeons : « Si nous avions écrit notre récit entre 93 et 2000, aurait-il été différent ? » « Et s’il y avait un accord de paix, notre récit changerait-il ? ». Le récit n’est pas isolable du futur que l’on imagine. Or, avec le mur, la coexistence entre nos deux peuples est devenue un problème très compliqué. Tant qu’il n’y aura pas d’ouverture, peut-être que notre récit, à nous, Palestiniens, restera plus restrictif, plus fermé, plus rigide. Et quand j’espère pour le futur, je pense que notre récit changera.


 

Lire l'entretien dans son intégralité.


 


Publié dans Ressources

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