L'énigme des politiques culturelles
La démocratisation culturelle s’érige en un récit qui se nourrit de ses propres échecs, un mythe qui s’alimente de son incomplétude ; sa résilience peut être mise au service de stratégies différentes, et poursuivre sa course.
« L’énigme » des politiques culturelles.
Ce principe premier est à la fois commandement (toute volonté culturelle politique y obéit, sciemment ou non) et commencement (toute volonté culturelle politique y puise son origine). Il fonctionne sur le mode du conflit, un conflit durable, sempiternellement renaissant, qui seul permet d’éclairer « l’énigme posée par les politiques culturelles » et d’en parcourir les étapes successives sans trébucher sur leurs incessantes contradictions. Le principe est celui de la coexistence de deux politiques, d’une part « atteindre la cohésion et le bonheur social en popularisant la culture, en intégrant peu à peu les productions populaires elles-mêmes dans le projet (la tradition révolutionnaire et romantique) » ; d’autre part, « reconnaître dans le geste du créateur artistique, et dans toute création, une quête de sens qui institue la sphère esthétique en recours [magique ?] des défauts de la société. Ces deux options s’affrontent dans le temps, mais aussi se combinent et se recomposent ; elles parviennent de rares fois à une miraculeuse, et toute provisoire, synthèse. »
La permanence fertile d’un conflit originel.
L’identification de ces deux approches est bien connue. Augustin Girard, déjà, distinguait deux grands types de politiques culturelles, l’une des Beaux-Arts, l’autre estimant que « tout homme doit pouvoir se situer dans l’héritage du monde, exprimer sa capacité créatrice et communiquer avec les autres citoyens ». L’originalité de la pensée de Guy Saez est de montrer que, tout en s’opposant, ces points de vue contradictoires circulent conjointement en permanence ; ils s’opposent, mais ne s’excluent pas ; ils ne s’excluent pas parce qu’ils s’articulent, dans le temps mais aussi à l’intérieur d’un même moment.
« L’interprétation du débat des deux cultures auquel nous nous livrons ici ne doit pas laisser penser qu’il y a une discontinuité entre la politique de la démocratisation et celle de la quête du sens. » N’est durable, permanent, que leur antagonisme. « Au fond, ces doctrines apparaissent comme un socle cognitif de recettes, d’arguments, de débats dans lesquels les acteurs puisent pour les adapter à leurs intérêts du moment. » Car les temps changent. Les mentalités aussi, comme les attentes des uns et des autres. Et une pensée figée, un principe unique ou une certitude univoque ne sauraient être ici adéquats. En matière de culture aussi, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve…
« La tragédie de la culture ».
Elle consiste à devoir agir sous le double impératif contradictoire de prôner l’universalité de l’art et de défendre la diversité des cultures, de former des publics et de reconnaître la valeur culturelle de chacun, ou encore de cultiver l’héritage d’un socle de valeurs partagées tout en respectant la liberté de s’en affranchir, de travailler à la démocratisation de l’accès aux œuvres tout en mettant en avant la démocratisation de l’accès à ses propres facultés culturelles et créatrices. Mais c’est une tragédie au sens dramatique et théâtral du terme en ce que l’oscillation entre ces deux pôles crée un récit. « Un maître-mot comme démocratisation a ainsi pour destin d’organiser les équivoques, car il est indispensable à des intérêts fort divergents, mais qui s’inscrivent dans un horizon d’attentes commun. C’est ainsi que la démocratisation culturelle s’érige en un récit qui se nourrit de ses propres échecs, un mythe qui s’alimente de son incomplétude ; sa résilience peut être mise au service de stratégies différentes, et poursuivre sa course. » Un récit qui est celui de la coopération, entre le pays et le monde, entre l’État et les collectivités, entre les collectivités, avec les acteurs, les artistes, les populations, etc.
extrait du compte-rendu de l’ouvrage de Guy Saez publié sur le site de la FNCC.
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Ce livre retrace la trajectoire des politiques culturelles des villes depuis la création du ministère des Affaires culturelles jusqu’aux années 2020. En suivant le fil rouge de la coopération entre l’État et les collectivités, il met à jour le dilemme structurel du gouvernement d’un domaine d’action publique toujours en tension entre l’affirmation d’une culture d’excellence et les demandes de reconnaissance d’expressions relevant des cultures populaires.
La décentralisation culturelle (1960-1980) jette les bases d’une grammaire politique partenariale État-villes bien avant que n’intervienne la réforme de décentralisation des compétences de 1982-1983.
Les villes s’engagent alors sur la voie de la territorialisation des politiques publiques, épaulées par leurs puissantes ressources financières et la professionnalisation de leurs cadres (1980-2000).
Depuis le début du XXIe siècle, l’emprise des références intellectuelles puisées dans la mondialisation telles que l’économie politique culturelle, la ville créative, les droits culturels, entraîne une métropolisation de la culture.
Bien que les grandes villes soient aujourd’hui confortées dans leur rôle de centres de commandement culturel, le principe de coopération qui avait assuré leur dynamisme est désormais à bout de souffle. Face aux crises (financière, sanitaire) que traverse la société, la tentative de le régénérer via les récentes réformes législatives ne semble pas en mesure de le restaurer ni d’inventer un nouveau modèle de politique culturelle.
Télécharger l'avant propos, la table des matières et la conclusion de l'ouvrage de Guy Saez.
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