Pour en finir avec les boîtes à livres et les bibliothèques
Les industries culturelle et l’horreur économique.
Au début des années 90, j'étais conseiller technique au cabinet du ministre de la Culture. En charge du livre, de la lecture et des archives. J'ai donc eu à faire alors aux mondes professionnels de l'édition et de la librairie et aux tensions de ce que l'on appelait « la chaîne du livre ».
J'ai mesuré la compréhensible défense acharnée de leurs intérêts économiques et leur réserve devant les bibliothèques publiques et autres formes de circulation gratuite des ouvrages imprimés.
Mon imagination débridée avait alors conçu l'idée que poussée jusqu 'au bout de leur logique marchande, il importait de trouver le moyen d'empêcher toute lecture gratuite (prêter un livre à un ami, organiser des cercles de lecture, etc...).
Mieux encore : la possibilité pour un même lecteur de relire Don Quichotte, L'être et le temps ou Pas d’orchidées pour Miss Blandish dans le même exemplaire acheté une seule fois constituait une intolérable atteinte aux intérêts économiques des éditeurs.
Une nuit d'insomnie j'avais donc imaginé la conséquence logique de cette position : des livres qui deviendraient illisibles une fois lus... une seule fois lus !
Et bien voila. C'est fait ! Vous le saviez peut-être, moi pas .
Trouvé sur l'excellent blog de Michel Théron Le vent souffle où il veut,
qui relaie un article paru dans Golias Hebdo, 6 septembre 2012
Une maison d’édition argentine vient de lancer sur le marché une nouvelle forme de livre, le livre effaçable, c’est-à-dire dont l’encre disparaît deux mois après son ouverture.
Le compte à rebours débute lorsque le film plastique protecteur qui entoure le livre est retiré. Mise au contact de l’air et de la lumière, l’encre perd de son intensité. Au bout de soixante jours, elle n’est plus visible. La page devient toute blanche. Le livre peut alors servir de cahier, de bloc-notes, de journal intime. Beaucoup de clients paraissent satisfaits de cette innovation (Source : Challenges.fr, 21/08/2012).
On connaît l’obsolescence programmée qui caractérise la majorité des produits que nous achetons aujourd’hui. Alors qu’au milieu du siècle dernier encore on achetait un produit fait pour durer, et qui en cas de panne était appelé à être réparé, maintenant les ingénieurs concevant les produits sont sommés par le fabriquant de réaliser exprès, et j’imagine souvent à contrecœur, un produit à durée définie, et qu’il vaut mieux changer que réparer.
Évidemment c’est le marketing qui l’emporte sur le savoir-faire technique : il faut alimenter à tout prix la consommation. Nous sommes une civilisation de l’éphémère et du jetable, comme Alvin Toffler l’a montré dans Le Choc du futur (1970). Psychologiquement, l’homme moderne n’a d’autre existence que celle du présent : sa vie est punctiforme et pulvérisée.
C’est d’autant plus grave dans cette apparition du livre effaçable. Par nature, un livre est appelé à durer, à être le compagnon de toute une vie. Je pense même que les livres les plus importants ne sont pas ceux que l’on lit, mais ceux que l’on relit, que l’on annote aussi et qu’ainsi on fait siens.
Le livre effaçable remplira les poches des éditeurs, mais videra la tête des lecteurs, par l’absence de mémorisation qu’il implique. À ce compte-là, engagés en si bon chemin, pourquoi ne pas faire des livres comestibles, qu’on mangerait après les avoir lus, version littérale des Nourritures terrestres ? Ézéchiel a bien mangé le livre de la Parole avant de prophétiser (chap. 3, v.1-4), et à sa suite Jean a fait de même selon l’Apocalypse (chap.10, v. 9-10) !
On a bien essayé le DVD lisible une seule fois (même source que précédemment), et même les balles écologiques, qui se dégradent naturellement après avoir effectué leur tâche meurtrière (vendues sur le site Airgun Depot). Magnifique invention ! Elles tuent, mais heureusement ensuite elles sont biodégradables...
Assurément imagination et folie humaines n’ont pas de limites…
© Michel Théron Le blog de Michel Théron Le vent souffle où il veut...
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