En marche vers la santé culturelle ?

Publié le par Jean-Claude Pompougnac

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le site du JDD, en date du 26 février dernier : Aurore Bergé, députée LREM des Yvelines, plaide « pour une République culturelle »

 

Quel est le sens de cette étrange tribune ?

Elle commence ainsi :

« Une France archipellisée, une société fragmentée et des replis identitaires : derrière ces mots, il y a la description d’un pays à la recherche d’un commun, d’une République qui vaille que vaille doit rester une boussole. Une promesse en actes et non juste en paroles.

Plus que jamais, nous avons besoin d’assurer la promotion de l’esprit critique, de la capacité à dialoguer, à penser, à débattre, à susciter de la curiosité, de la fierté et du respect, face aux déclinistes, aux populistes ou autres identitaires.

La culture doit être une réponse politique à nos défis contemporains. (Re)plaçons-la au cœur du lien social, du renforcement de la cohésion nationale et de la lutte contre les assignations à résidence.

 

Et se conclut ainsi :

 

Combien de fois, dans ce début de campagne présidentielle, le mot « culture » aura-t-il été prononcé ? Combien de fois aura-t ’il été employé comme un mot suscitant enthousiasme, engagement, démonstration de la force d’un pays qui invente et construit, par la création, son patrimoine de demain ?

C’est un défi immense que nous devons relever pour que la culture française, sa diversité et sa souveraineté s’affirment. C’est son avenir qui est en question. Et donc le nôtre. 

 

 

Petit effort de mémoire (au pays des lieux communs, le temps passe si vite!) : en novembre 2019, je publiais ici

De la misère en milieu politique et culturel.

J'y révélais l'inquiétante étrangeté (à mes yeux) d’une lettre de mission du Premier ministre Édouard Philippe à la députée Aurore Bergé (le ministre en exercice alors - qui s'en souvient ? - s’appelait Frank Riester).

La commande :  définir les objectifs, les principes d’action et les leviers d’une politique d’émancipation artistique et culturelle renouvelée, allant au-delà de l’éducation artistique et culturelle, et qui s’adresse à tous nos concitoyens 

Elle fut prise au sérieux, la député a abatu un travail considérable : un nombre très important de personnes consultées et d'expériences relatées et au total un copieux rapport de 228 pages (remis en février 2020) dont je n'ai pas bien mesuré les retombées réelles -mais on ne peut pas être au courant de tout, non plus !

 

La lettre de mission et le rapport sont accessibles sur le site de la CGT Culture.

 

60 propositions en découlaient, je n'en cite que 4 pour vous mettre en appétit et non sans un certain mauvais esprit, sans lequel ce blog ne serait pas ce qu'ils est !

Proposition n°1 Pour rendre les parents acteurs de la santé culturelle, intégrer cette notion dans les carnets de santé, assortie de recommandations et conseils en matière d’éveil culturel et artistique.

 

Proposition n°6 Pour garantir la généralisation de l’EAC, inscrire dans les programmes scolaires du premier degré (maternelle et élémentaire) un temps d’éducation artistique et culturelle, dont une des premières portes d’entrée peut être le patrimoine de proximité.

Proposition n° 17 À l’instar des Droits de l’Homme et du Citoyen, inscrire les droits culturels dans la Constitution.

Proposition n° 59 Pour renforcer la capacité des DRAC à animer et piloter le réseau des acteurs culturels à l’échelle d’un territoire, développer la contractualisation par territoire plutôt que par secteur.

Dans la tribune citée plus haut, la proposition n°6 est ainsi reprise :

(…) Ces exemples montrent que l’émancipation intellectuelle et sensible est au cœur de la mission éducative. Elle doit donc à présent faire pleinement partie des enseignements scolaires. Donnons-nous les moyens de cette ambition en consacrant une demi-journée par semaine à l’éducation artistique et culturelle sur le temps scolaire obligatoire dès l’élémentaire.

 

Je ne suis pas tout à fait certain qu'un tel vœu puisse contribuer à résoudre la quadrature du cercle d'un véritable changement de notre système éducatif.

Mais quand la volonté politique venue du sommet de l’État d' « émancipation artistique et culturelle » ( lettre de mission) se prolonge en «  émancipation intellectuelle et sensible »(tribune) on comprend qu'il n'y a plus de limite à la longue marche vers des lendemains meilleurs : ceux de la « santé » culturelle qu'on aidera les parents assurer par les conseils et recommandations appropriées. Les premiers de cordée sont à la manœuvre pour imposer par ruissellement leur conception de l'émancipation !

 

Mais la question reste entière : pourquoi donc cette tribune aujourd'hui ?

Un passage du rapport pourrait-il nous mettre sur la voie ?

(…) l’école reste le premier espace d’accès à la culture. Quand je rencontre Jack Lang, lui qui avait initié avec Catherine Tasca en 2000 le plan « pour le développement des arts et de la culture à l'école », il résume ma mission à une seule question, vitale : « Veut-on ou ne veut-on pas que la culture et les arts, que l’émancipation artistique, intellectuelle, sensible, fassent pleinement partie de la mission de l’école ? »

Mais, bon sang, et j'en sais quelque chose, Jack n'a pas seulement été l'initiateur avec Catherine Tasca de l'ambitieux plan de 2020 ! Il avait été auparavant à partir d'avril 1992, ministre d'État, ministre de l'Éducation nationale et de la Culture. Certes, l'expérience fut de courte durée et cette parenthèse (depuis la création en 1959 d'un ministère chargé des affaires culturelles) , exception « de gauche » est restée conjoncturelle.

Se pourrait-il toutefois qu'elle inspire tel ou telle qui brigue aujourd'hui (ou ne manquera pas de le faire dans les tous prochains jours) la magistrature suprême ?

Je ne peux pas m'en empêcher, mais je vais encore faire ma Geneviève Tabouis (c.f. la photo ci-dessus - et je plains ceux qui ont cru que c'était celle d'Aurore Bergé.).

C'est ici mais en vérité c'est quand même de seconde main ...  et grâce à l'excellent blog Vivement l'école qui relaie lui-même une chronique de Neïla Latrous (le brief politique de France Info (15/02/2022). 

On l'aura donc compris, Aurore Bergé se verrait bien secrétaire d’État à la Culture d'un grand ministre d’État de de l’Éducation nationale et de Culture.

Mais si la ou le futur président n'est pas de gauche ? Je n'ose y penser.

Ah, pardon ! J'y ai déjà pensé mais c'était il y a longtemps déjà !

Nous sommes sauvés (17 mai 2007)

Ça y est, c’est sûr, on a sauvé le ministère de la Culture !

Nous sommes le mardi 16 mai, au moment même de la passation des pouvoirs et à 5 minutes d’une réunion de travail entre professionnels de la profession  artistique et culturelle. L’homme qui prononce cette phrase est un vieux routier, bien introduit dans les divers réseaux d’influence et comme on dit généralement bien informé.

Il a même une idée de qui sera ministre de plein exercice (et non pas, comme on pouvait le craindre, secrétaire d’État du ministre de l’Éducation nationale).

(...)

Pourquoi faudrait-il sauver le ministère de la Culture ?

Je respecte les agriculteurs qui tiennent absolument à sauver le ministère de l’Agriculture. De même j’ai le plus grand respect pour les milieux artistiques (dans lesquels il n’y a pas que des artistes) qui souhaitent sauver le ministère de la Culture. Ni plus, ni moins.

La différence, c’est que le ministère de la Culture, tel qu’il fonctionne en l’état, fait obstacle à l’urgence du moment : mettre la culture au cœur des politiques publiques.

Non seulement il est impuissant à infléchir si peu que ce soit la dérive de la culture politique qui étale sans vergogne le mépris dans lequel elle tient la connaissance objective, la mémoire, et le travail historien. Et donc le mépris pour un peuple éclairé.

Mais il est incapable de coordonner les  politiques publiques qui devraient assurer à notre société la mission de service public de transmission culturelle (éducation, création, éducation populaire).

L’émancipation individuelle et collective c’est l’affaire des individus et des collectifs, pas de la puissance publique. Mais, à l’évidence sinon le mot démocratie est vide de sens, elle ne doit pas créer des conditions qui la rendent  impossible.
Et, à l’évidence sinon le mot République est vide de sens, il revient à la puissance publique d’assurer la transmission culturelle qui rend possible le vivre ensemble et la délibération citoyenne.

Qu’on ne vienne donc pas me dire que l’intention première de M. Sarkozy de rattacher le ministère de la culture à je ne sais quel autre signifiait une guerre contre les artistes et « la culture ».

Qu’on ne vienne surtout pas me chanter que la préservation d’un département ministériel ad hoc constitue une condition de possibilité de la résistance artistique et culturelle contre une politique brutale de la droite.

Sarkozy, la Résistance, il la manipule comme il veut, artistes et ministère ou pas.

Il vient de nouveau de le montrer avec la théâtralisation de la lecture de la dernière  lettre de Guy Moquet. De même qu’avec sa retraite solitaire sur le plateau des Glières, il a mis en scène la banalisation de la repentance et il a réconcilié en sa seule personne les milices de Vichy et les résistants qu’elles ont massacrés.

Je  comprends que le nouveau président décide finalement de « sauver » le ministère de la culture. Il n’a rien à en craindre. Il pourra continuer à rendre présentable et tolérable une entreprise consciente et délibérée de lavage des cerveaux individuels et des mémoires collectives.

Et pendant ce temps là, le « monde de la culture » pourra vaquer à ses petites affaires.

La transmission culturelle fait naufrage après son choc contre l’iceberg de la médiatisation de l’action politique. Nous sommes sauvés : l’orchestre continue à jouer.

Avec l’âge, je deviens sourd : je n’ai pas entendu les partisans d’un ministère de la culture de plein exercice réclamer qu’on y rattache l’éducation populaire.

C’est pourquoi je ne suis pas soulagé : la disparition annoncée d’un département ministériel en phase terminale ne me paraissait pas la pire des choses à venir.

 

 

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L
tu n'es pas sympa , tu as oublié de mentionner ma critique du rapport de madame Bergé ! <br /> trois chroniques sur profession spectacle : https://www.profession-spectacle.com/les-droits-culturels-vus-etrangement-par-aurore-berge/<br /> et ça m'a fallu quelques mises à distance des personnes du MC qui l'avaient aidé à parler de droits culturels .. !<br /> Mais j'ai pardonné car c'est madame Bergé qui a introduit les droits cultuels dans la loi sur les bibliothèques, ce que n'avait pas fait Sylvie Robert (PS)
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P
c'est juste mais je ne peux pas tout dire en un seul post. Mon but était de parler des ambitions sous ministérielles de Mme Bergé... à suivre !