Petite enfance et droits culturels.

Publié le par Jean-Claude Pompougnac

 
 
 
 
 
 
Complément à ma note d'hier : En marche vers la santé culturelle ?

 

Il suffit de consulter les statistiques de fréquentation pour comprendre que les lecteurs de blogs sont des gens pressés et qu'un article, une note, un post ne doivent pas être trop longs.

Hier tout occupé à informer des éventuelles ambitions sous-ministérielles d'Aurore Bergé j'ai fait l'impasse sur deux ou trois choses qui ne sont pas sans importance.

 

1. A propos de la « santé culturelle » 

 

La source de cette question figurait déjà dans la lettre de mission (26 août 2019) d’Édouard Philippe en ces termes : « l'ambition d'une émancipation artistique et culturelle dépasse toutefois le seul cadre de l'école : elle doit commencer dès la naissance comme le récent rapport de Sophie Marinopoulos sur l'éveil artistique et culturel du jeune enfant l'a souligné... « 

 

Qui est Sophie Marinopoulos ? Psychologue, psychanalyste, spécialisée dans les questions de l’enfance et de la famille. Formée par le professeur Serge Lebovici, elle s’est inspirée de la clinique de Françoise Dolto, de l’américaine Selma Fraiberg et du célèbre pédiatre psychanalyste D. Winnicott. Elle préside la Fédération Nationale pour la Prévention et Promotion de la Santé Psychique

 

De fait, on peut trouver depuis septembre 2021, sur le site du ministère de la Culture un kit de médiation (sic) sur la Santé Culturelle nommé :

« Ma santé à moi, elle est culturelle »,

conçu par Sophie Marinopoulos pour le ministère de la Culture.

 

« Ma Santé à moi elle est culturelle », « Grandir en culture » « Tournez-moi j’aime l’art » : quelques mots simples mais qui interpellent parents et professionnels.

« La culture pour tous ne se décrète pas ; elle se vit, s’inscrit dans le quotidien des familles, et ce dès la naissance de l’enfant. Imprégnés par l’expérience partagée de l’éveil et de ses apports tant pour le bébé que pour eux-mêmes, les parents mesureront la force de grandir dans un « bain culturel ».

Voilà tout l’objectif du kit sur la Santé Culturelle© mis à disposition de tous, par le ministère de la Culture et le ministère des Solidarités et de la Santé dans le cadre de la politique interministérielle de l’éveil artistique et culturel.

Il est diffusé dans le cadre de la nouvelle politique publique des 1000 premiers jours conçue autour des besoins de l’enfant et visant à créer un environnement favorable au développement des jeunes enfants et à l’accompagnement de leurs parents.

Voyons grand pour nos petits ! et créons ensemble un environnement favorable à leur émerveillement.

Affiches, stickers à coller sur les murs et sur les fenêtres ou encore cartes postales à distribuer aux parents sont autant d’outils à votre disposition pour sensibiliser les familles à l’éveil culturel et artistique dans la relation parents enfants dans vos structures (EAJE, PMI, LAEP, centre social, structures culturelles etc..).

Le bain culturel vu de la rue de Valois.

Bon ! Bien que , comme la psychologue et psychanalyste promue par l'ancien Premier ministre, j'ai un très grand respect pour les personnes qui exercent les « métiers du lien », c'est avec une certaine réserve que je découvre cette santé psychique, convertie en santé culturelle où je peine à voir la frontière entre marché du développement personnel et paradigme freudien.

2. La Santé Culturelle, un nouveau concept ?

 

On peut se faire une idée plus précise de ce « nouveau concept » en consultant le site de l'Association Enfance et Musique qui œuvre dans les domaines de la culture et de la petite enfance depuis 1981 -et même avant.

Le rapport de la psychanalyste Sophie Marinopoulos  Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle – promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à 3 ans dans le lien a son parent, a été remis à Franck Riester, ministre de la Culture le mardi 4 juin 2019. Commandé en août 2018, il s’inscrit dans la politique interministérielle en faveur de l’éveil artistique et culturel des jeunes enfants.

Nous avons choisi de publier des extraits de sa synthèse et certaines de ses préconisations. Une page nouvelle pour soutenir « l’éveil humanisant des tout-petits »…

La responsabilité collective que toute démocratie appelle de ses vœux se cache dans des gestes simples d’attention et de précaution. Si les écologistes ont parfaitement démontré que nous avions atteint les limites de l’acceptable en pillant nos réserves naturelles et en détruisant notre planète, avec toutes ses composantes vivantes, il en est de même de notre humanité. Le petit humain a des besoins incontournables. Pour exister, il lui faut un autre que lui-même, du temps, de l’empathie, de l’affection, du corps, des regards, de l’éveil sensoriel, de la symbolique, du langage, des pensées, des projections… Loin d’être fragile, il présente une vulnérabilité native que nos progrès ne doivent jamais perdre de vue afin de concilier modernité et émancipation.

(...)

La médecine de l’être telle que nous l’avions définie il y a une dizaine d’années répond à une hygiène, à une attention, à une nutrition qui lui sont propres. La culture que nous définissons comme la culture de nos liens, de notre mouvement d’humanisation, ce mouvement que le bébé porte dans son appétence sociale, c’est-à-dire son appétence culturelle, nous autorise à poursuivre une réflexion interministérielle sur un sujet de politique publique. Nous le situerons au cœur de nos travaux sur ce que nous nommons la Santé Culturelle, un concept centré autour de la notion d’éveil. La Santé Culturelle réhabilite une culture universelle, une culture dite sans frontières que porte l’éveil humanisant de nos tout-petits. Culture naissant de l’appétence du petit humain, qui a un désir infini de communiquer, de s’ouvrir au monde, aux langues, à l’autre, culture de l’altérité et de l’accueil de la différence, la Santé Culturelle ouvre sur la connaissance de soi et la reconnaissance des autres. Elle permet à chaque sujet de construire son identité, de partager avec d’autres que soi. La Santé Culturelle est porteuse d’apaisement personnel et de pacification sociale. 

La culture pour tous ne se décrète pas ; elle se vit, s’inscrit dans le quotidien des familles, et ce dès la naissance de l’enfant. Imprégnés par l’expérience partagée de l’éveil et de ses apports tant pour le bébé que pour eux-mêmes, les parents mesureront la force de grandir dans un « bain culturel ». Éveil culturel, lecture, chant, arts plastiques, danse, théâtre, marionnettes, jeux, musées, cirque : tout est propre à faire grandir les enfants dans une approche sensible et esthétique à l’origine de leur équilibre. Un pari majeur pour notre société, qui doit prendre appui sur les parents, premiers interlocuteurs de l’enfant.

Pourquoi aujourd’hui ? Cette question légitime trouve sa réponse dans notre modernité gourmande d’accélération, de consommation, d’efficacité, de rendement, d’expertises en tout genre – autant de cultures « entravantes » pour la construction du lien parent-enfant. Parmi ces entraves, la monoculture de l’écran doit pouvoir être interrogée et contrée en déployant une pluriculture de l’éveil.

(...)

La santé relationnelle et ma clinique avec les familles depuis trois décennies me conduisent à constater que les enfants de notre culture qui échappent à la famine, nos enfants bien nourris, présentent des signes de malnutrition culturelle : appauvrissement du langage, faible sécurité interne, perte d’estime de soi, baisse de la résistance à la frustration, excitabilité relationnelle, manque d’expériences sécurisantes… Un mal-être auquel nos conditions de vie ne sont pas étrangères. Un malaise que les parents partagent en nous confiant leurs difficultés dans le lien précoce à leur enfant. Une réalité qui se traduit par des parents qui viennent de plus en plus nombreux dans nos lieux d’accueil pour être soutenus dans leur parentalité.

(…)

Par le présent rapport, nous appelons ainsi à une politique culturelle consciente du rôle que peut jouer l’éveil culturel et artistique des tout-petits dans le lien à leurs parents, en faveur de la construction de l’enfant et du soutien aux parents. Mettre un frein à ce que certains nomment la « civilisation mécanique » est au cœur de notre mission, afin d’affirmer que notre condition humaine n’est pas sans conditions. Et il y a urgence. Urgence à re-nourrir substantiellement nos tout-petits. Comme les enfants de l’après-guerre ont été nourris de lait, les bébés de la société hypermoderne doivent l’être de ce lait symbolique qu’est le lien humain. Ce n’est pas avec des objets que le bébé veut communiquer, mais avec d’autres sujets, lesquels doivent lui proposer une véritable nourriture culturelle.

 Lire le texte intégral sur le site Enfance et musique.

 

 

La médecine de l'être ? Certes. Mais ne pas esquiver l'indépassable de la condition humaine, le drame intime de la construction du sujet dans un environnement humain, social et culturel qui s'impose au nouveau venu comme à ceux qui l’entourent. 

Nous venons au monde. Le monde nous précède. Nous sommes tous prématurés. Nous n’aurions pu survivre sans les soins d’autrui. Nous ne savions pas parler mais la diversité des sons, cris ou chuchotements que nous étions capables de produire alors était d’une richesse incomparable au regard du registre sonore limité de notre langue maternelle. Cet appauvrissement nécessaire est la clé d’accès au sens et à la communication .  Il n’y a pas une langue des langues. De même, il ne saurait exister une culture des cultures. Le monde dont nous héritons est localisé, circonscrit, particulier.  

" Il faut comprendre à la fois que le drame individuel a lieu entre des rôles deja inscrits dans l'ensemble institutionnel, que donc, depuis son début dans la vie, l'enfant procède, par la simple perception des soins qu'on lui donne et des ustensiles qui l'entourent, à un déchiffrement de significations, qui d'emblée géneralise son drame propre en drame de sa culture et que, cependant, toute la conscience symbolique élabore en fin de compte ce que l’enfant vit ou ne vit pas, souffre ou ne souffre pas, sent ou ne sent pas, de sorte qu’il n’est pas un détail de son histoire la plus individuelle qui n’apporte quelque chose à cette signification sienne qu’il manifestera quand ayant d'abord pensé et vécu selon qu'il croyait bon de le faire, et perçu d'après I'imaginaire de sa culture, il en vient à renverser le rapport et à glisser dans les significations de sa parole et de sa conduite, à convertir en culture, jusqu’au plus secret de son expérience. "

Maurice Merleau-Ponty. Signes, p. 123.


 

3. Sur la proposition n° 17 du rapport de Madame Bergé 

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"À l’instar des Droits de l’Homme et du Citoyen, inscrire les droits culturels dans la Constitution"

 

Le 17 février dernier, madame Aurore Bergé, députée de la République en Marche, a rendu au Premier ministre son rapport sur le thème Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Elle invoque comme socle les droits culturels : une bonne nouvelle apparente, mais qui cache une récupération très partiale, donc dangereuse.

Jean-Michel Lucas a lu attentivement le rapport remis par la députée LREM Aurore Bergé au Premier ministre. Si elle porte haut les droits culturels dans sa réflexion, le sens qu’elle donne à ces derniers témoigne d’une grande ignorance sur le sujet.

Longue et très minutieuse analyse, comme d'habitude, publiée en quatre épisodes sur le site Profession spectacle

 

Les droits culturels vus (étrangement) par Aurore Bergé.

Aurore Bergé et les droits culturels, un enjeu politique tronqué

Aurore Bergé et le dogme illusoire de la démocratisation culturelle

Rapport Bergé : il faut reprendre le chantier des droits culturels à son point de départ

 

On peut aussi télécharger en PDF, la totalité de cette analyse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui reconnaîtra le portrait de cette femme ? Elle a inventé l'une des institutions majeures de l'exception culturelle française.

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